Une histoire sans autre importance que l’amour

Dimanche, mars 7 2010, 15:53, Par @lexiS

            Par une jour­née de tem­pête, alors que du ciel gris s’abat sur la terre de vio­lents éclairs, mugis­sants comme pour expri­mer la colère d’un Dieu con­tra­rié, la côte de St Malo se trouve trou­blée, et un cœur crie.

            Assis sur les rochers, et con­tem­plant les assauts achar­nés des vagues sur les parois de gra­nite qui arment la plage de la for­te­resse de la mer, un homme réflé­chis. La vio­lence de ce décor bru­ta­le­ment pur fait hur­ler son cœur. Il res­pire à gran­des bouf­fées, comme s’il s’était trouvé mal. Sa bou­che béante laisse indif­fé­rem­ment cou­ler un filet de salive, de façon inerte. Il écar­quille les yeux, des yeux rou­ges sem­blant vou­loir explo­ser à tout moment, et fixant l’hori­zon. Il souf­fre, il souf­fre en silence, il souf­fre comme il n’a jamais souf­fert. Dans ses mains, les­quel­les se trou­vent déchar­nées, demeure une let­tre. Cette let­tre, il est en train de l’écrire, avec la plume qu’il a coincé dans son pouce. Il s’est percé le pouce avec cette plume pour éva­cuer sa vio­lence. Sur la feuille de papier, il y a de peti­tes gout­te­let­tes ron­des épar­pillées. Cer­tai­nes sont rou­ges, et d’autres, plus impor­tan­tes, trans­pa­ren­tes. Le point com­mun des ces peti­tes per­les est qu’elles vien­nent d’un même cœur. Puis on peut lire des mots sur cette let­tre. Eux pro­vien­nent aussi du même foyer que le sang et les lar­mes, et sont la trace écrite d’une vio­lence inté­rieure inouïe, défer­lée sur une inno­cente feuille. La let­tre dit :

 

« Mon amour,

« cette let­tre est sûre­ment la der­nière. Il me faut quit­ter St Malo demain, ou mou­rir. Ils vont « m’arrê­ter « ma belle, me tuer si je ne m’enfuie pas, pour ne point reve­nir. La mort n’est rien « pour moi, si tu es « mienne, car ainsi ma vie n’a plus de but. Et, dans ce cas, la mort serait « un délice. Mais res­ter, c’est « ris­quer de te per­dre ; et mille morts me seraient plus agréa­bles « que d’endu­rer la tienne.

« Mon amour, je suis désor­mais voué à mou­rir. Par­tir créera ma mort, res­ter « con­dam­nera autant « nos deux vies. Oui, c’est par­fai­te­ment cela mon amour, il me faut « pas­ser le cap de l’au-delà.

« Oublie-moi, mon amie, oublie-moi. Refais ta vie avec un autre que moi, qui n’aurais jamais « mérité une « femme comme toi. Marie-toi. Si tu n’en a pas la force, fais le pour moi. Ais des « enfants. De là-haut je « les regar­de­rai gran­dir, comme s’il étaient les miens.

« Mon amour, ici se clos notre his­toire, dans cette let­tre, sur ces lignes, dans l’amour et « la mort. L’amour, la mort… C’est si beau de mou­rir par amour, et de n’avoir que ce mot à la « bou­che. Par­donne-moi de toute cette vague de mal­heur qui va sûre­ment s’abat­tre dans ton

« cœur si fra­gile et si pur. Nous nous retrou­ve­rons, mais l’heure n’est pas venue.

« Adieu ma tulipe, ma fleur des plus beaux prin­temps, ma joie, ma rai­son de vivre. Les beaux « jours sont finis. »

 

            Puis dis­tinc­te­ment, en bas de page, il écrit ces der­niers mots :

            «  Je suis cer­tain de mou­rir, mais si par hasard ce n’était pas le cas, je te retrou­ve­rai sur l’île « de Jer­sey, au nord-ouest d’un bourg appelé St John. Je t’atten­drai toute la jour­née du 10 « avril, pour par­tir avec toi vers la Grande Bre­ta­gne. Ren­dez-vous là-bas, ou jamais. »

 

            Puis, pétri­fié de déses­poir après ces der­niers mots, il éclata en san­glots. C’était trop. Il ne con­nais­sait pas ces sen­sa­tions. Lui, lui qui avait tant enduré avant, la mort, la mala­die, la souf­france. Mais il pleu­rait pour la pre­mière fois avec autant de rage, de force. C’est avec les lar­mes donc que cet homme décou­vrit la pas­sion, l’amour incon­di­tion­nel pour l’être, le bon­heur inoui rien qu’à la pen­sée de ces lèvres, de ces yeux, de ce corps adoré.

            Et c’est avec les lar­mes que cet homme s’épa­nouit et devint Homme. L’Homme qui trem­ble, l’Homme fai­ble, mais l’Homme qui l’assume, qui l’accepte et s’en fait une fierté.

Théo­phile ( et oui c’est devenu un homme, il a aussi un pré­nom. ) se leva, jeta sa plume à la mer, et rega­gna la jetée. Il se ren­dit au domi­cile d’un cer­tain mon­sieur de Jar­bet, semant de temps à autre des gout­tes de sang de son pouce décharné. Ce mon­sieur de Jar­bet était un ren­tier d’une soixan­taine d’année à qui la nature avait donné deux fils et deux filles. Les deux pre­miers fils avaient quitté le domi­cile pater­nel, et la sœur aînée était entrée au Car­mel. Seule la ben­ja­mine res­tait à la mai­son. M. de Jar­bet avait perdu sa femme en cou­che lors de la nais­sance de sa fille. Sa mère avait désiré l’appe­ler Céleste, en sou­ve­nir de sa mort future, car elle se ren­dait au para­dis.

            Céleste avait grandi. Elle était deve­nue belle avec l’âge. Elle avait ren­con­tré Théo­phile deux ans plu­tôt, alors qu’elle entrait dans sa dix-neu­vième année. Dès le pre­mier jour elle l’avait aimé, et ils se jetaient des regards pleins de dou­ceur depuis la pre­mière minute. Ils ne s’étaient révélé cet amour que deux mois plus tard, alors que Céleste était tom­bée dans la mer. Théo­phile l’avait sauvé des flots, et ils s’étaient étreints pour ne se sépa­rer que dans l’attente de pro­chains bai­sers.

            Ainsi, Théo­phile s’était rendu au domi­cile Jar­bet et avait donné une let­tre au por­tier pour made­moi­selle de Jar­bet. Puis il avait pris ses jam­bes à son cou et avait dis­paru vers le port.

            Cette nuit-là, Céleste avait fait un mau­vais rêve. Plu­sieurs fois elle s’était réveillé en sueur. Elle avait rêvé d’un bateau, ou plu­tôt d’une bar­que. Théo­phile était assis, dans cette bar­que. Ces yeux sem­blaient regar­der le vide, et aucune expres­sion ne ter­nis­sait son visage.

Il s’était levé, et s’était jeté à la mer. Elle demeu­rait immo­bile, ten­tait de tout faire pour évi­ter le drame, mais rien ne se pas­sait. Son corps ne répon­dait plus, sa bou­che vou­lait hur­ler, mais rien ne sor­tait. Et elle voyait son amour cou­ler, et som­brer dou­ce­ment dans les pro­fon­deurs abys­sa­les de la marée. Puis ses yeux s’était fer­més dou­ce­ment eux aussi, avec l’inca­pa­cité de les rou­vrir.

            La peur de la mort. Cette peur hante les cœurs, quel que soit l’âge que l’on ai, quelle que soit la blan­cheur notre âme. Il suf­fit d’aimer un temps soit peu la vie, la sienne ou celle d’un autre, et l’on ne peut plus pen­ser à la mort sans la redou­ter.

On n’a plus peur de la mort que lors­que l’on n’a plus de rai­son de  vivre.           

La gou­ver­nante appela Céleste. Une let­tre était arri­vée, elle lui était des­ti­née. L’auteur ne l’avais pas cache­tée, et la gou­ver­nante s’inter­ro­geait sur l’iden­tité de ce mys­té­rieux ano­nyme. Céleste, elle, savait. Ça y est, il lui avait enfin écrit. Elle sau­rait. Théo­phile lui avait con­fié aupa­ra­vant ses pro­blè­mes avec la jus­tice, qui le recher­chait pour une affaire béni­gne de vol à l’éta­lage, car Théo­phile, à l’inverse de Céleste, vivait dans la pau­vreté la plus atroce.

En dépliant cette let­tre toute tache­tée, Céleste eut un haut-le-cœur. L’écri­ture était bien l’écri­ture de son amant, mais elle était accom­pa­gnée de mul­ti­ples gout­tes de sang.

Son rêve refit sur­face. Elle le revit len­te­ment som­brer, et se trouva mal.

L’amour, l’amour… Quel rabâ­chage, en si peu de pages. Mais quoi, on n’a pas finit d’en par­ler, puisqu’il est cen­tre de tout. L’amour fait naî­tre, l’amour fait gran­dir, l’amour fait vivre, on s’en nour­rit, on en souf­fre, et fina­le­ment il nous tue. C’est main­te­nant le der­nier cha­pi­tre des vies de Céleste et Théo­phile.

Leur his­toire n’a aucune impor­tance. Il vont mou­rir tous deux d’amour, et s’offrir l’un et l’autre la plus belle des fins.

Oui, ils vont mou­rir.

Théo­phile s’est enfui pour le port. Dans sa course il est tombé nez à nez avec une bri­gade, qui le recher­che. Tous ses pro­jets d’ave­nir sont main­te­nant bri­sés. Devant lui : la mort. Le len­de­main, il sera pendu au cou­cher du Soleil, car il va ser­vir d’exem­ple et dis­sua­der les vau­riens. Et sa vie pren­dra enfin un sens dans sa mort.

Céleste ne reverra plus jamais Théo­phile vivant. Elle s’est enfer­mée dans sa cham­bre, pour y res­ter jusqu’à ce qu’elle accepte le départ de Théo­phile, ou bien que la faim et la soif aient rai­son d’elle. Pas un ins­tant elle ne se doute qu’il puisse mou­rir, cela lui paraît impos­si­ble, et elle ne peut y son­ger.

Le len­de­main, elle ne donna plus signe de vie. Murée dans le silence le plus com­plet, elle s’accro­chait tant bien que mal à sa der­nière rai­son de vivre, le retrou­ver. En fin d’après midi, la gou­ver­nante, affo­lée, se pré­ci­pita devant la cham­bre de la jeune femme. Elle hurla : « Made­moi­selle Céleste ! Made­moi­selle ils ont votre Théo­phile. Il va mou­rir en cet ins­tant, sur la place publi­que. Oh c’est hor­ri­ble, je vous en prie dites quel­que chose. »

Céleste sor­tit comme une furie de sa cham­bre. Elle cou­rut tant qu’elle pou­vait, enleva ses chaus­su­res pour aller plus vite, mais en vain. Lorsqu’elle arriva le Soleil dis­pa­rais­sait vers l’Occi­dent, et le corps de l’être qu’elle ché­ris­sait flot­tait, un mètre cin­quante au-des­sus du sol.

Alors elle tomba à genou. Sans un bruit elle se leva, le souf­fle coupé, et reprit le che­min de la mai­son de son père.

En arri­vant, elle vit ses rochers, d’où elle avait failli mou­rir un jour, et où tout avait com­mencé. Non elle ne se marie­rait pas, mais peu impor­tait. Elle prit alors une der­nière bouf­fée d’air, et se jeta de là dans l’eau pour som­brer, et retrou­ver son bon­heur là-haut, car dans cette vie per­sonne ne pou­vait plus la sau­ver.

Ainsi s’achève leur his­toire. Et même si la mort a pris ces deux amou­reux, ils finis­sent ensem­ble, enla­cés dans la séré­nité des cieux, la séré­nité de la mort, de cette mort qui ne tour­mente pas les âmes qui s’aiment. 

 

     A. L.

    Commentaires

  1. Francky

    Yves m’avait déjà fait lire ce texte et j’ai beau­­coup appré­­cié ; le thème est sans con­­tes­­ta­­tion le plus impor­­tant des thè­­mes.

    “Leur his­­­toire n’a aucune impor­­­tance. Il vont mou­­­rir tous deux d’amour, et s’offrir l’un et l’autre la plus belle des fins.” Magis­­tral

    “Ainsi s’achève leur his­­­toire. Et même si la mort a pris ces deux amou­­­reux, ils finis­­­sent ensem­­­ble, enla­­­cés dans la séré­­­nité des cieux, la séré­­­nité de la mort, de cette mort qui ne tour­­­mente pas les âmes qui s’aiment.” bis

    C’est réflé­­chi et j’aime par­­ti­­cu­­liè­­re­­ment.
    Cela me rap­­pelle mon plus agréa­­ble sou­­ve­­nir de lec­­ture : Paul et Vir­­gi­­nie…

  2. @lexiS

    Merci beau­coup.

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