Chaque vie est le regret d'une autre
Chaque vie est le regret d’une autre, pleine d’illusions et de mélancolie, pleine d’espérance pour un amour qui ne viendra pas.
La peine capitale. Voilà la sentence prononcée par le procès de la vie. Et pouvons-nous imaginer être heureux un jour, s’imaginer seulement ce qu’est la Lumière, si cette pensée reste gravée sur notre front ad vitam aeternam ?
Que je loue le seigneur pour sa clémence ! Qu’eussé-je pu contre ma destinée, qu’eussé-je pu tenter pour me libérer, ne fût-ce que pour le sursis des heures, des jours, des mois, et des années, s’il ne m’avait donné la candeur et l’amour !
Or vivre me détruit, vivre m’ancre dans ma vie, vivre me retire la candeur, et m’ôte l’amour, si bien que je me languis de les retrouver ailleurs, dans un autre Moi. Vivre me tue. Oui, plus je vis et plus les secondes passent vite, dans la platitude, dans la turpitude, dans la décrépitude… J’ai lu un jour : « Omnia vulnerant, ultima nocet. » Toutes blessent, la dernière tue. Est-il quelque vérité plus implacable que celle-ci !
Que l’on me rende l’amour… Que l’on me rende la candeur que ce monde de souffrance m’a ôtée, que l’on me rende à l’ignorance et à l’Eden, que l’on me donne d’oublier le poids des secondes, d’oublier mon destin, d’oublier mon passé, que l’on me donne de vivre heureux comme on vit dans un rêve !
Crachons un bon coup. Je suis sûr que cela va un peu mieux. Je suis sûr pourtant qu’au fond de vous il reste un peu de cette souffrance qui, comme un raisin donnera du vin, donnera à votre cœur son ultime nécrose, celle de la défaite, celle d’une défaite telle que vous rêverez de vengeance et non plus d’amour. Vous venez de faire le premier pas vers votre fin. Et vous vous dites que vous n’aviez pas le choix, et que vous êtes encore l’innocent que l’on a manipulé. Vous avez raison : le monde a des rocs et des crocs qui ont raison de tout.
L’amour seul peut sauver. Lui seul peut nous faire oublier notre condition humaine… Mourons de nos sentiments, mourons pour eux, car ce sont eux qui nous font vivre, plutôt que de vivre le cœur plat, sans passion et sans heurt, dans l’hypothétique espérance d’un petit prolongement, car c’est le temps, le temps vide et plat, le temps long et court à la fois, le temps qui court toujours plus vite qui vous rattrape pour vous assassiner…
Ne sommes-nous pas ainsi fait que lorsqu’un oiseau chante, qu’un arbre laisse tomber une feuille, qu’une fleur s’émerveille au milieu d’un champ, que les cieux esquissent un sourire céruléen, nous serrons nos mains l’une dans l’autre, et nous nous laissons surprendre dans un autre royaume que celui où nos yeux lacrymaux s’embourbent, en tentant de l’atteindre ? Le doute me gagne.
Ah ! Le monde est ainsi fait ! Le monde vous méprise ! Il vous accueille à bras ouvert ! Et dans ses bras un poignard…