Réflexions, sans ordre ni prétention - (suite)

Jeudi, octobre 8 2009, 21:00, Par Francky

   Lors­que l’âme est ter­ras­sée du pres­sant besoin qu’est celui d’écrire, oubliant ses vicis­si­tu­des, celui qui bout en ses entrailles et qui tel un vol­can sur­git dans l’émoi de son ins­pi­ra­tion, un sen­si­ble rayon d’amour point comme un soleil se mirant dans les riva­ges gla­cés, apai­sant les lames frau­du­leu­ses de leurs vagues qu’auraient laissé aigrir, sans celui-ci, le nihi­lisme et la tur­pi­tude, engean­ces per­ni­cieu­ses qui nais­sent de l’igno­rance pour s’étein­dre dans le crime.
    C’étaient les vagues de ce plai­sir qui tran­chait par des tons de blanc, de bleu, et de vert, que rap­pe­laient à mon esprit les albes rêves faits et défaits par la con­tem­pla­tion de la mon­ta­gne, avec ma pâle lon­gé­vité, qui défer­laient en moi comme des visions insai­sis­sa­bles. Lors­que je tenais en moi la fierté d’en avoir attrapé une, j’étais pris d’une si folle peur qu’elle pût s’enfuir à nou­veau, que je savais, à mon plus grand regret, que mes croyan­ces allaient être redi­ri­gées par les peurs qu’elles m’avaient ins­piré.
    D’autres fois où les mots me venaient sans crainte, je com­pris qu’ils ne se lais­saient jamais ama­douer que par illu­sion, et que dotés d’une âme uni­que, ils savaient mali­cieu­se­ment jouer avec ceux qui croyaient – bien sot­te­ment – les pou­voir mani­pu­ler, comme des pan­tins au jeu des­quels l’admi­ra­tion de tous se fût accro­chée par une sim­pli­cité mépri­sa­ble.
    Mais le plai­sir jamais inter­rompu de la réflexion et du rêve, dont la dimen­sion oni­ri­que avait tou­jours sus­cité en moi une ala­crité, une verve vio­len­tes, que je sen­tais pro­pul­sées jusqu’au Par­nasse, pour en étrein­dre le pina­cle de tou­tes leurs for­ces, ne s’étei­gnit jamais. Je tenais quel­que chose en moi qu’il m’était fatal de ne pou­voir asseoir assez long­temps devant mon encrier pour l’écri­ture d’un roman. Car les idées se bous­cu­laient vers la sor­tie, dans une con­fu­sion mar­ces­cente des feuilles qui tom­bent à l’automne sur les sen­tiers froids et gré­seux. Il fal­lait que je par­vinsse à trans­po­ser la pul­sion lit­té­raire, sans qu’elle n’en per­dît son charme, en quel­que chose de plus long, de plus com­plet, et en somme de plus pro­fi­ta­ble à l’affir­ma­tion incon­tes­ta­ble de mes talents, en un exu­toire ultime qui aurait redonné un bon­heur de vivre par­ti­cu­lier – qu’il me sem­blait avoir perdu sans ne l’avoir pour autant jamais vécu – à mon cœur, perdu dans son mal du siè­cle. Ô ces fré­mis­se­ments de mon âme, pan­te­lante à l’idée d’écrire les der­niers mots d’un sublime ouvrage de sa com­po­si­tion… Ne serait-ce pas se sur­pren­dre soi-même ? Ne serait-ce pas être le père d’un rêve, que l’on ver­rait gran­dir, que l’on ché­ri­rait comme ses pro­pres pru­nel­les, auquel on appren­drait à mar­cher, à pen­ser, comme on l’eût fait avec son pro­pre fils ; comme une joie de pro­créer, avec minu­tie, grâce à si peu de cho­ses – un stylo et une feuille de papier suf­fi­sent – et par un arran­ge­ment incon­ce­va­ble­ment miri­fi­que de mots, qui pris sépa­ré­ment sem­blent déri­soi­res, mais qui une fois liés, mode­lés entre eux, se com­plé­tant par des rela­tions étroi­tes dans la toile de l’écri­vain, accom­plis­sent la gran­deur, d’aba­lo­ber cha­cun ?
    Je me pro­je­tais sou­vent dans ces déda­les cha­leu­reux, dont l’atmo­sphère exci­tante pos­sé­dait comme nulle autre les com­mo­tions volup­tueu­ses que m’ins­pi­raient l’aven­ture et la gloire.
    Je ne pou­vais d’ailleurs que me sou­ve­nir de ce que ma grand-mère – qui avait dû se per­dre avant moi dans ses con­si­dé­ra­tions méta­phy­si­ques – n’avait cessé de répé­ter à ses amies, lorsqu’elles pre­naient un thé, un jour loin­tain gravé dans ma mémoire. Nous étions en été, l’ombre d’un pla­tane cou­vrant la table de ses filets d’or :
    « J’en avais d’ailleurs, il me sem­ble, encore une plaie béante au cœur, qui ne par­ve­nait mal­gré le temps à se cica­tri­ser. Le temps, au con­traire, retrans­cri­vait dans mon trau­ma­tisme cha­que souf­france, cha­que gémis­se­ment, et cha­que cris­se­ment, sub­sti­tuant à leur clarté effroya­ble une ful­gu­rance qui rava­gea et exter­mina mon inno­cence.
« Les vrais para­dis sont ceux qu’on a per­dus. » ». Elle par­lait évi­dem­ment – en ce que j’ai pu déduire de son expres­sion amu­sée – du mal­heur qu’elle avait eu dans sa jeu­nesse à se sen­tir ina­dap­tée au monde, et de ses écrits dont le niveau avait sus­cité un rejet dégoû­tant de la part de son entou­rage. Elle me l’avait con­fié un jour : « Ne com­pre­nant rien, ils dédui­saient vani­teu­se­ment que cela ne vou­lait rien dire. Mais tout le monde sait qu’un vrai texte se res­sent davan­tage qu’il ne se com­prend. Les poé­sies, ce sont des émo­tions, avant toute chose ! Tou­tes nou­vel­les, des por­tes vers des mon­des inex­plo­rés… » Elle ne pou­vait empê­cher ensuite un sou­rire. C’était sa manière de trans­met­tre ce que les mots ne pou­vaient signi­fier assez sen­si­ble­ment. Elle me disait, que si j’écri­vais un jour, il ne fau­drait pas décou­ra­ger ; car ce serait un che­min long, dif­fi­cile, pro­met­tant beau­coup, mais ne don­nant que peu à ceux qui s’atta­chent à la matière. Il m’aurait fallu pour qu’il por­tât ses fruits, que je le sui­visse jusqu’au bout. Cha­que obs­ta­cle devrait me ren­for­cer pour affron­ter le sui­vant. Et au bout de l’aven­ture, son sou­rire s’estom­pait ; elle sem­blait savoir quel­que chose qu’elle n’eût pour rien au monde sou­haité que je susse, car cela eût gâché mon plai­sir. J’étais jeune, il ne fal­lait pas déjà, qu’avant d’avoir com­mencé à vivre, je pusse m’inquié­ter de la fin. Son cœur lit­té­raire, ses yeux papillon­nants, elle avait donc tout fait pour qu’ils lui suc­cé­das­sent en moi ; j’en étais fier, heu­reux.
    A pré­sent le che­min ne parais­sait plus si dif­fi­cile. Le rêve pro­lon­geait ma vie dans de nou­vel­les galaxies, tou­tes incon­nues, accueillan­tes, rem­plies de tré­sors, qu’il me fal­lait rafler. Je ne pus rete­nir un gen­til sou­rire d’illu­mi­ner mon visage. Je sen­tais moi aussi, comme ma grand-mère jadis, la verve inex­tin­gui­ble ; le cœur lit­té­raire, les yeux papillon­nants, je levai le regard. Je me sen­tais comme autre­fois dans les vapo­reu­ses figu­res d’un rêve, investi d’un pana­che fou­droyant, et, bien nar­cis­si­que­ment, l’Auguste de mon temps, tel que l’avait décrit Sué­tone. La douce can­deur de ces ima­ges rap­pe­lées à mon esprit ne prit non pas le ton de la peine, mais celui de la nos­tal­gie.
    J’en posai aus­si­tôt mon stylo, et détour­nai mon regard des hon­teu­ses peti­tes tâches bleues qui en étaient sor­ties mala­droi­te­ment, et que j’avais peine à appe­ler des mots. Vidé, je ne pus me rete­nir de m’en débar­ras­ser. La pul­sion avait pris fin ; l’ins­pi­ra­tion s’était enfuie, empor­tant avec elle les visions de mon rêve. Voilà que tout était rede­venu insai­sis­sa­ble… happé dans le vor­tex du som­meil.

    Peu après, mes yeux s’entrou­vri­rent, comme deux astres ébau­bis qu’eût noyés la nuit. Ils fixaient vai­ne­ment de leurs fais­ceaux fri­vo­les et étouf­fés les rideaux que leur avait impo­sés l’obs­cu­rité, les gla­çant dans leur brouillard indé­cis, comme un bour­reau fixe sa vic­time juste avant de l’abat­tre.
    La tor­peur mar­mo­réenne qui les empê­chait de se mou­voir, les lais­sant pla­ci­des, livrés à leur pro­pre et sour­nois des­tin, s’estompa cepen­dant un ins­tant, fai­sant ger­mer en moi un nou­veau besoin angoissé, que j’avais peine à décrire dans cette ata­raxie qui était la mienne, et mal­gré laquelle je cogi­tais de folie.
    L’espace-temps s’était réduit à ce seul ins­tant, qui m’appa­rais­sait sou­dain comme le der­nier. Pour­quoi ? Pour­quoi cette folie ? Pour­quoi ce mal­heur ? Mais laquelle ? Mais lequel ? Ne le sachant pas moi-même j’avais pour­tant de l’indi­gence autant la peur qu’elle fût com­blée, que le besoin qu’elle le fût.
    Je me levai, tan­dis que je sen­tais les fers que l’enclume de la fati­gue vou­lait m’impo­ser se rete­nir à moi, grif­fant tout mon corps de leur mol­lesse acide. Je me vêtis de ce que je trou­vai sur mon pas­sage, comme si ça n’avait jamais été chez moi, et que je ne me ren­dais pas compte du monde dans lequel je me voyais arpen­ter sans arrêt, errant pour tou­jours. C’était d’ailleurs assez sur­pre­nant cette manière avec laquelle, pre­nant comme un cer­tain recul sur moi-même, je ten­tais de me voir plus exté­rieu­re­ment que je ne pou­vais l’être, et où je pre­nais comme cons­cience de ce que j’étais. Cela m’appa­rais­sait absurde, vain, fal­si­fié ; nonobs­tant néces­saire. Com­ment eussé-je pu me con­si­dé­rer de l’exté­rieur, puis­que le seul exté­rieur dont j’avais la vision était celui-ci dont mes sens abu­sés par le fait qu’ils étaient alors comme deux miroirs se fai­sant face, me ren­voyaient l’image ? J’en venais d’ailleurs à me deman­der si, étant don­nés que cha­cun se trou­vant dans la même situa­tion que moi, ne pou­vait réel­le­ment pren­dre cons­cience de son être que par celui-ci, et donc où la vérité se voyait des­ti­tuée de toute valeur au béné­fice de la per­cep­tion qu’on en avait, celle-ci méri­tait vrai­ment qu’on se préoc­cu­pât d’elle ; elle appor­te­rait donc plus de mal­heur que la dou­ceur de nos sens dont nous approu­vons les men­son­ges n’apporte le calme, intrin­sè­que­ment pro­pice à notre pro­pre bon­heur. Mais il n’était pas dans mon carac­tère de fon­der un quel­con­que bon­heur sur un crime, ni donc a for­tiori de me lais­ser à cette vision dont l’abjec­tion lâche et égoïste con­glo­mé­rait les épi­nes de la cruauté. C’était l’atti­tude des gens fri­vo­les, qui ne con­nais­sent pas encore l’élé­va­tion spi­ri­tuelle que pro­cure celle de tout faire pour les autres. Cette misan­thro­pie à laquelle je croyais de toute mon âme me rap­pe­lait une des véri­tés les plus incon­tes­ta­bles que j’avais appré­hen­dée : celle que le bon­heur était la den­rée la plus pré­cieuse au monde, et la  moins coû­teuse d’entre tou­tes, car elle pos­sé­dait le pou­voir fan­tas­ti­que de se mul­ti­plier. Plus j’en don­nais, et plus j’en rece­vais.
    J’avais ainsi pensé pou­voir trou­ver, dans mon passé, les tra­ces que j’y eusse lais­sées, et qui m’eus­sent per­mis de savoir quel­que chose de moi qui fût, quoi­que retrans­crit par mes pro­pres sens, moins pro­pice à la fal­si­fi­ca­tion dont ils avaient la cou­tume, que s’ils ne l’avaient fait dans l’échauf­fe­ment de leur émoi, de leurs pas­sions, et de l’action pré­sente mue par la rapi­dité effroya­ble du temps.
    J’avais peur.
    Perdu dans mes réflexions, j’avais mar­ché long­temps, lors­que Jan­vier lâcha sur moi ses borées. La nature fai­sait comme une exten­sion de mes son­ges ; en effet aussi froide, som­bre, et dan­ge­reuse qu’eux, par cette nuit acerbe, han­tée de l’Aqui­lon, et de ses laniè­res, qui lacé­raient mon visage, elle sem­blait en par­fait accord avec ce passé au fond duquel j’allais pui­ser les par­ties du moi que j’y avais per­dues. Je fus­ti­geais l’idée pour­tant peu impro­ba­ble que cel­les-ci fus­sent dis­pa­rues, ou chan­gées, comme les vins muris­sent avec le temps dans les caves. Mais à trop murir, on pour­rit ; déjà mon cœur avait peur que ce ne fût trop tard.
    J’avais été guidé avant tout par mon ins­tinct, ne sachant réel­le­ment où je sou­hai­tais aller, où je devais aller. Je recon­nus le che­min qui ame­nait à la mai­son de ma grand-mère. Une mai­son qui m’avait tou­jours englué de regret, depuis son décès, il y avait alors un peu plus d’une semaine. Cela avait été un grand choc. Le début d’une nou­velle ère à laquelle je n’avais nul­le­ment été pré­paré.

    Lors­que j’y fus par­venu, je me lais­sai gui­der. Gui­der par l’inconnu, l’inconnu du connu.
    Ça sen­tait bon le bon­heur, ici. Cette pièce emprunte de vieillesse sem­blait côtoyer une nos­tal­gie aussi terne qu’avaient été les sou­ve­nirs dont elle rap­pe­lait la vie et la dou­ceur agréa­ble, vapo­reu­ses figu­res de ce qui sem­blait n’être main­te­nant plus qu’un rêve, et même sa désillu­sion pro­gres­sive. L’atmo­sphère taci­turne per­fo­rait la fenê­tre sans cou­leur, péné­trait dans ce vieux gre­nier gri­sâ­tre aux murs de pous­sière qui avait tenu place de salle à man­ger jusqu’à peu, et sem­blait vou­loir asseoir sa noir­ceur là où se posaient mes yeux, pour­tant avi­des de trou­ver enfin l’objet qui me per­met­trait de m’éva­der de mon cau­che­mar, puis de m’éva­nouir dans l’infini pro­fon­deur du monde de la réflexion et du rêve, dans l’espoir illo­gi­que de réduire la dou­leur que m’infli­geait de con­ti­nuer à vivre mal­gré la déca­dence dans laquelle j’avais inno­cem­ment tré­bu­ché. J’étais désor­mais seul. Tout ce qui avait pu m’impres­sion­ner, et me ter­ro­ri­ser aupa­ra­vant, m’appa­rais­sait désor­mais comme déri­soire ; les riva­li­tés gen­tilles et les batailles paci­fis­tes ne m’avaient nul­le­ment pré­paré à affron­ter la guerre con­tre la soli­tude. Je me con­so­lais les jours de beau temps, où, du haut d’un arbre dont l’ombre enso­leillée réchauf­fait ma ter­rasse, deux oiseaux se posaient fur­ti­ve­ment sur une bran­che, ou se met­taient tour à tour à chan­ter et se répon­dre. Mais j’étais bien chez ma grand-mère. Il fai­sait nuit, le ton­nerre com­men­çait à gron­der au dehors, déchi­rant le ciel, comme la peine déchi­rait mon âme. Et ce der­nier parent qu’il me res­tait, et qui avait tout quitté si brus­que­ment, me fai­sait sou­rire, de ces gri­ma­ces que les mal­heu­reux font pour se con­vain­cre qu’ils ne le sont pas ; mais se duper soi-même est d’une façon bien aigre-douce voué à l’échec. Déjà les lar­mes rou­laient sur ma joue ; elle avait été ma bonne étoile… Et mon ange gar­dien pen­dant com­bien d’années ! Cela, une seconde face à la mort avait suffi à me l’arra­cher.

    Commentaires

  1. Alban

    Je demande la suite !! (j’ai cru recon­­naî­­tre du Cha­­teau­­briand et du Proust…;)

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