Réflexions, sans ordre ni prétention - (suite)
Lorsque l’âme est terrassée du pressant besoin qu’est celui d’écrire, oubliant ses vicissitudes, celui qui bout en ses entrailles et qui tel un volcan surgit dans l’émoi de son inspiration, un sensible rayon d’amour point comme un soleil se mirant dans les rivages glacés, apaisant les lames frauduleuses de leurs vagues qu’auraient laissé aigrir, sans celui-ci, le nihilisme et la turpitude, engeances pernicieuses qui naissent de l’ignorance pour s’éteindre dans le crime.
C’étaient les vagues de ce plaisir qui tranchait par des tons de blanc, de bleu, et de vert, que rappelaient à mon esprit les albes rêves faits et défaits par la contemplation de la montagne, avec ma pâle longévité, qui déferlaient en moi comme des visions insaisissables. Lorsque je tenais en moi la fierté d’en avoir attrapé une, j’étais pris d’une si folle peur qu’elle pût s’enfuir à nouveau, que je savais, à mon plus grand regret, que mes croyances allaient être redirigées par les peurs qu’elles m’avaient inspiré.
D’autres fois où les mots me venaient sans crainte, je compris qu’ils ne se laissaient jamais amadouer que par illusion, et que dotés d’une âme unique, ils savaient malicieusement jouer avec ceux qui croyaient – bien sottement – les pouvoir manipuler, comme des pantins au jeu desquels l’admiration de tous se fût accrochée par une simplicité méprisable.
Mais le plaisir jamais interrompu de la réflexion et du rêve, dont la dimension onirique avait toujours suscité en moi une alacrité, une verve violentes, que je sentais propulsées jusqu’au Parnasse, pour en étreindre le pinacle de toutes leurs forces, ne s’éteignit jamais. Je tenais quelque chose en moi qu’il m’était fatal de ne pouvoir asseoir assez longtemps devant mon encrier pour l’écriture d’un roman. Car les idées se bousculaient vers la sortie, dans une confusion marcescente des feuilles qui tombent à l’automne sur les sentiers froids et gréseux. Il fallait que je parvinsse à transposer la pulsion littéraire, sans qu’elle n’en perdît son charme, en quelque chose de plus long, de plus complet, et en somme de plus profitable à l’affirmation incontestable de mes talents, en un exutoire ultime qui aurait redonné un bonheur de vivre particulier – qu’il me semblait avoir perdu sans ne l’avoir pour autant jamais vécu – à mon cœur, perdu dans son mal du siècle. Ô ces frémissements de mon âme, pantelante à l’idée d’écrire les derniers mots d’un sublime ouvrage de sa composition… Ne serait-ce pas se surprendre soi-même ? Ne serait-ce pas être le père d’un rêve, que l’on verrait grandir, que l’on chérirait comme ses propres prunelles, auquel on apprendrait à marcher, à penser, comme on l’eût fait avec son propre fils ; comme une joie de procréer, avec minutie, grâce à si peu de choses – un stylo et une feuille de papier suffisent – et par un arrangement inconcevablement mirifique de mots, qui pris séparément semblent dérisoires, mais qui une fois liés, modelés entre eux, se complétant par des relations étroites dans la toile de l’écrivain, accomplissent la grandeur, d’abalober chacun ?
Je me projetais souvent dans ces dédales chaleureux, dont l’atmosphère excitante possédait comme nulle autre les commotions voluptueuses que m’inspiraient l’aventure et la gloire.
Je ne pouvais d’ailleurs que me souvenir de ce que ma grand-mère – qui avait dû se perdre avant moi dans ses considérations métaphysiques – n’avait cessé de répéter à ses amies, lorsqu’elles prenaient un thé, un jour lointain gravé dans ma mémoire. Nous étions en été, l’ombre d’un platane couvrant la table de ses filets d’or :
« J’en avais d’ailleurs, il me semble, encore une plaie béante au cœur, qui ne parvenait malgré le temps à se cicatriser. Le temps, au contraire, retranscrivait dans mon traumatisme chaque souffrance, chaque gémissement, et chaque crissement, substituant à leur clarté effroyable une fulgurance qui ravagea et extermina mon innocence.
« Les vrais paradis sont ceux qu’on a perdus. » ». Elle parlait évidemment – en ce que j’ai pu déduire de son expression amusée – du malheur qu’elle avait eu dans sa jeunesse à se sentir inadaptée au monde, et de ses écrits dont le niveau avait suscité un rejet dégoûtant de la part de son entourage. Elle me l’avait confié un jour : « Ne comprenant rien, ils déduisaient vaniteusement que cela ne voulait rien dire. Mais tout le monde sait qu’un vrai texte se ressent davantage qu’il ne se comprend. Les poésies, ce sont des émotions, avant toute chose ! Toutes nouvelles, des portes vers des mondes inexplorés… » Elle ne pouvait empêcher ensuite un sourire. C’était sa manière de transmettre ce que les mots ne pouvaient signifier assez sensiblement. Elle me disait, que si j’écrivais un jour, il ne faudrait pas décourager ; car ce serait un chemin long, difficile, promettant beaucoup, mais ne donnant que peu à ceux qui s’attachent à la matière. Il m’aurait fallu pour qu’il portât ses fruits, que je le suivisse jusqu’au bout. Chaque obstacle devrait me renforcer pour affronter le suivant. Et au bout de l’aventure, son sourire s’estompait ; elle semblait savoir quelque chose qu’elle n’eût pour rien au monde souhaité que je susse, car cela eût gâché mon plaisir. J’étais jeune, il ne fallait pas déjà, qu’avant d’avoir commencé à vivre, je pusse m’inquiéter de la fin. Son cœur littéraire, ses yeux papillonnants, elle avait donc tout fait pour qu’ils lui succédassent en moi ; j’en étais fier, heureux.
A présent le chemin ne paraissait plus si difficile. Le rêve prolongeait ma vie dans de nouvelles galaxies, toutes inconnues, accueillantes, remplies de trésors, qu’il me fallait rafler. Je ne pus retenir un gentil sourire d’illuminer mon visage. Je sentais moi aussi, comme ma grand-mère jadis, la verve inextinguible ; le cœur littéraire, les yeux papillonnants, je levai le regard. Je me sentais comme autrefois dans les vaporeuses figures d’un rêve, investi d’un panache foudroyant, et, bien narcissiquement, l’Auguste de mon temps, tel que l’avait décrit Suétone. La douce candeur de ces images rappelées à mon esprit ne prit non pas le ton de la peine, mais celui de la nostalgie.
J’en posai aussitôt mon stylo, et détournai mon regard des honteuses petites tâches bleues qui en étaient sorties maladroitement, et que j’avais peine à appeler des mots. Vidé, je ne pus me retenir de m’en débarrasser. La pulsion avait pris fin ; l’inspiration s’était enfuie, emportant avec elle les visions de mon rêve. Voilà que tout était redevenu insaisissable… happé dans le vortex du sommeil.
Peu après, mes yeux s’entrouvrirent, comme deux astres ébaubis qu’eût noyés la nuit. Ils fixaient vainement de leurs faisceaux frivoles et étouffés les rideaux que leur avait imposés l’obscurité, les glaçant dans leur brouillard indécis, comme un bourreau fixe sa victime juste avant de l’abattre.
La torpeur marmoréenne qui les empêchait de se mouvoir, les laissant placides, livrés à leur propre et sournois destin, s’estompa cependant un instant, faisant germer en moi un nouveau besoin angoissé, que j’avais peine à décrire dans cette ataraxie qui était la mienne, et malgré laquelle je cogitais de folie.
L’espace-temps s’était réduit à ce seul instant, qui m’apparaissait soudain comme le dernier. Pourquoi ? Pourquoi cette folie ? Pourquoi ce malheur ? Mais laquelle ? Mais lequel ? Ne le sachant pas moi-même j’avais pourtant de l’indigence autant la peur qu’elle fût comblée, que le besoin qu’elle le fût.
Je me levai, tandis que je sentais les fers que l’enclume de la fatigue voulait m’imposer se retenir à moi, griffant tout mon corps de leur mollesse acide. Je me vêtis de ce que je trouvai sur mon passage, comme si ça n’avait jamais été chez moi, et que je ne me rendais pas compte du monde dans lequel je me voyais arpenter sans arrêt, errant pour toujours. C’était d’ailleurs assez surprenant cette manière avec laquelle, prenant comme un certain recul sur moi-même, je tentais de me voir plus extérieurement que je ne pouvais l’être, et où je prenais comme conscience de ce que j’étais. Cela m’apparaissait absurde, vain, falsifié ; nonobstant nécessaire. Comment eussé-je pu me considérer de l’extérieur, puisque le seul extérieur dont j’avais la vision était celui-ci dont mes sens abusés par le fait qu’ils étaient alors comme deux miroirs se faisant face, me renvoyaient l’image ? J’en venais d’ailleurs à me demander si, étant donnés que chacun se trouvant dans la même situation que moi, ne pouvait réellement prendre conscience de son être que par celui-ci, et donc où la vérité se voyait destituée de toute valeur au bénéfice de la perception qu’on en avait, celle-ci méritait vraiment qu’on se préoccupât d’elle ; elle apporterait donc plus de malheur que la douceur de nos sens dont nous approuvons les mensonges n’apporte le calme, intrinsèquement propice à notre propre bonheur. Mais il n’était pas dans mon caractère de fonder un quelconque bonheur sur un crime, ni donc a fortiori de me laisser à cette vision dont l’abjection lâche et égoïste conglomérait les épines de la cruauté. C’était l’attitude des gens frivoles, qui ne connaissent pas encore l’élévation spirituelle que procure celle de tout faire pour les autres. Cette misanthropie à laquelle je croyais de toute mon âme me rappelait une des vérités les plus incontestables que j’avais appréhendée : celle que le bonheur était la denrée la plus précieuse au monde, et la moins coûteuse d’entre toutes, car elle possédait le pouvoir fantastique de se multiplier. Plus j’en donnais, et plus j’en recevais.
J’avais ainsi pensé pouvoir trouver, dans mon passé, les traces que j’y eusse laissées, et qui m’eussent permis de savoir quelque chose de moi qui fût, quoique retranscrit par mes propres sens, moins propice à la falsification dont ils avaient la coutume, que s’ils ne l’avaient fait dans l’échauffement de leur émoi, de leurs passions, et de l’action présente mue par la rapidité effroyable du temps.
J’avais peur.
Perdu dans mes réflexions, j’avais marché longtemps, lorsque Janvier lâcha sur moi ses borées. La nature faisait comme une extension de mes songes ; en effet aussi froide, sombre, et dangereuse qu’eux, par cette nuit acerbe, hantée de l’Aquilon, et de ses lanières, qui lacéraient mon visage, elle semblait en parfait accord avec ce passé au fond duquel j’allais puiser les parties du moi que j’y avais perdues. Je fustigeais l’idée pourtant peu improbable que celles-ci fussent disparues, ou changées, comme les vins murissent avec le temps dans les caves. Mais à trop murir, on pourrit ; déjà mon cœur avait peur que ce ne fût trop tard.
J’avais été guidé avant tout par mon instinct, ne sachant réellement où je souhaitais aller, où je devais aller. Je reconnus le chemin qui amenait à la maison de ma grand-mère. Une maison qui m’avait toujours englué de regret, depuis son décès, il y avait alors un peu plus d’une semaine. Cela avait été un grand choc. Le début d’une nouvelle ère à laquelle je n’avais nullement été préparé.
Lorsque j’y fus parvenu, je me laissai guider. Guider par l’inconnu, l’inconnu du connu.
Ça sentait bon le bonheur, ici. Cette pièce emprunte de vieillesse semblait côtoyer une nostalgie aussi terne qu’avaient été les souvenirs dont elle rappelait la vie et la douceur agréable, vaporeuses figures de ce qui semblait n’être maintenant plus qu’un rêve, et même sa désillusion progressive. L’atmosphère taciturne perforait la fenêtre sans couleur, pénétrait dans ce vieux grenier grisâtre aux murs de poussière qui avait tenu place de salle à manger jusqu’à peu, et semblait vouloir asseoir sa noirceur là où se posaient mes yeux, pourtant avides de trouver enfin l’objet qui me permettrait de m’évader de mon cauchemar, puis de m’évanouir dans l’infini profondeur du monde de la réflexion et du rêve, dans l’espoir illogique de réduire la douleur que m’infligeait de continuer à vivre malgré la décadence dans laquelle j’avais innocemment trébuché. J’étais désormais seul. Tout ce qui avait pu m’impressionner, et me terroriser auparavant, m’apparaissait désormais comme dérisoire ; les rivalités gentilles et les batailles pacifistes ne m’avaient nullement préparé à affronter la guerre contre la solitude. Je me consolais les jours de beau temps, où, du haut d’un arbre dont l’ombre ensoleillée réchauffait ma terrasse, deux oiseaux se posaient furtivement sur une branche, ou se mettaient tour à tour à chanter et se répondre. Mais j’étais bien chez ma grand-mère. Il faisait nuit, le tonnerre commençait à gronder au dehors, déchirant le ciel, comme la peine déchirait mon âme. Et ce dernier parent qu’il me restait, et qui avait tout quitté si brusquement, me faisait sourire, de ces grimaces que les malheureux font pour se convaincre qu’ils ne le sont pas ; mais se duper soi-même est d’une façon bien aigre-douce voué à l’échec. Déjà les larmes roulaient sur ma joue ; elle avait été ma bonne étoile… Et mon ange gardien pendant combien d’années ! Cela, une seconde face à la mort avait suffi à me l’arracher.
Commentaires
Mercredi, octobre 21 2009, 14:48
Je demande la suite !! (j’ai cru reconnaître du Chateaubriand et du Proust…;)