Une histoire sans autre importance que l’amour

Dimanche, mars 7 2010

            Par une jour­née de tem­pête, alors que du ciel gris s’abat sur la terre de vio­lents éclairs, mugis­sants comme pour expri­mer la colère d’un Dieu con­tra­rié, la côte de St Malo se trouve trou­blée, et un cœur crie.

            Assis sur les rochers, et con­tem­plant les assauts achar­nés des vagues sur les parois de gra­nite qui arment la plage de la for­te­resse de la mer, un homme réflé­chis. La vio­lence de ce décor bru­ta­le­ment pur fait hur­ler son cœur. Il res­pire à gran­des bouf­fées, comme s’il s’était trouvé mal. Sa bou­che béante laisse indif­fé­rem­ment cou­ler un filet de salive, de façon inerte. Il écar­quille les yeux, des yeux rou­ges sem­blant vou­loir explo­ser à tout moment, et fixant l’hori­zon. Il souf­fre, il souf­fre en silence, il souf­fre comme il n’a jamais souf­fert. Dans ses mains, les­quel­les se trou­vent déchar­nées, demeure une let­tre. Cette let­tre, il est en train de l’écrire, avec la plume qu’il a coincé dans son pouce. Il s’est percé le pouce avec cette plume pour éva­cuer sa vio­lence. Sur la feuille de papier, il y a de peti­tes gout­te­let­tes ron­des épar­pillées. Cer­tai­nes sont rou­ges, et d’autres, plus impor­tan­tes, trans­pa­ren­tes. Le point com­mun des ces peti­tes per­les est qu’elles vien­nent d’un même cœur. Puis on peut lire des mots sur cette let­tre. Eux pro­vien­nent aussi du même foyer que le sang et les lar­mes, et sont la trace écrite d’une vio­lence inté­rieure inouïe, défer­lée sur une inno­cente feuille. La let­tre dit :

 

« Mon amour,

« cette let­tre est sûre­ment la der­nière. Il me faut quit­ter St Malo demain, ou mou­rir. Ils vont « m’arrê­ter « ma belle, me tuer si je ne m’enfuie pas, pour ne point reve­nir. La mort n’est rien « pour moi, si tu es « mienne, car ainsi ma vie n’a plus de but. Et, dans ce cas, la mort serait « un délice. Mais res­ter, c’est « ris­quer de te per­dre ; et mille morts me seraient plus agréa­bles « que d’endu­rer la tienne.

« Mon amour, je suis désor­mais voué à mou­rir. Par­tir créera ma mort, res­ter « con­dam­nera autant « nos deux vies. Oui, c’est par­fai­te­ment cela mon amour, il me faut « pas­ser le cap de l’au-delà.

« Oublie-moi, mon amie, oublie-moi. Refais ta vie avec un autre que moi, qui n’aurais jamais « mérité une « femme comme toi. Marie-toi. Si tu n’en a pas la force, fais le pour moi. Ais des « enfants. De là-haut je « les regar­de­rai gran­dir, comme s’il étaient les miens.

« Mon amour, ici se clos notre his­toire, dans cette let­tre, sur ces lignes, dans l’amour et « la mort. L’amour, la mort… C’est si beau de mou­rir par amour, et de n’avoir que ce mot à la « bou­che. Par­donne-moi de toute cette vague de mal­heur qui va sûre­ment s’abat­tre dans ton

« cœur si fra­gile et si pur. Nous nous retrou­ve­rons, mais l’heure n’est pas venue.

« Adieu ma tulipe, ma fleur des plus beaux prin­temps, ma joie, ma rai­son de vivre. Les beaux « jours sont finis. »

 

            Puis dis­tinc­te­ment, en bas de page, il écrit ces der­niers mots :

            «  Je suis cer­tain de mou­rir, mais si par hasard ce n’était pas le cas, je te retrou­ve­rai sur l’île « de Jer­sey, au nord-ouest d’un bourg appelé St John. Je t’atten­drai toute la jour­née du 10 « avril, pour par­tir avec toi vers la Grande Bre­ta­gne. Ren­dez-vous là-bas, ou jamais. »

 

            Puis, pétri­fié de déses­poir après ces der­niers mots, il éclata en san­glots. C’était trop. Il ne con­nais­sait pas ces sen­sa­tions. Lui, lui qui avait tant enduré avant, la mort, la mala­die, la souf­france. Mais il pleu­rait pour la pre­mière fois avec autant de rage, de force. C’est avec les lar­mes donc que cet homme décou­vrit la pas­sion, l’amour incon­di­tion­nel pour l’être, le bon­heur inoui rien qu’à la pen­sée de ces lèvres, de ces yeux, de ce corps adoré.

            Et c’est avec les lar­mes que cet homme s’épa­nouit et devint Homme. L’Homme qui trem­ble, l’Homme fai­ble, mais l’Homme qui l’assume, qui l’accepte et s’en fait une fierté.

Théo­phile ( et oui c’est devenu un homme, il a aussi un pré­nom. ) se leva, jeta sa plume à la mer, et rega­gna la jetée. Il se ren­dit au domi­cile d’un cer­tain mon­sieur de Jar­bet, semant de temps à autre des gout­tes de sang de son pouce décharné. Ce mon­sieur de Jar­bet était un ren­tier d’une soixan­taine d’année à qui la nature avait donné deux fils et deux filles. Les deux pre­miers fils avaient quitté le domi­cile pater­nel, et la sœur aînée était entrée au Car­mel. Seule la ben­ja­mine res­tait à la mai­son. M. de Jar­bet avait perdu sa femme en cou­che lors de la nais­sance de sa fille. Sa mère avait désiré l’appe­ler Céleste, en sou­ve­nir de sa mort future, car elle se ren­dait au para­dis.

            Céleste avait grandi. Elle était deve­nue belle avec l’âge. Elle avait ren­con­tré Théo­phile deux ans plu­tôt, alors qu’elle entrait dans sa dix-neu­vième année. Dès le pre­mier jour elle l’avait aimé, et ils se jetaient des regards pleins de dou­ceur depuis la pre­mière minute. Ils ne s’étaient révélé cet amour que deux mois plus tard, alors que Céleste était tom­bée dans la mer. Théo­phile l’avait sauvé des flots, et ils s’étaient étreints pour ne se sépa­rer que dans l’attente de pro­chains bai­sers.

            Ainsi, Théo­phile s’était rendu au domi­cile Jar­bet et avait donné une let­tre au por­tier pour made­moi­selle de Jar­bet. Puis il avait pris ses jam­bes à son cou et avait dis­paru vers le port.

            Cette nuit-là, Céleste avait fait un mau­vais rêve. Plu­sieurs fois elle s’était réveillé en sueur. Elle avait rêvé d’un bateau, ou plu­tôt d’une bar­que. Théo­phile était assis, dans cette bar­que. Ces yeux sem­blaient regar­der le vide, et aucune expres­sion ne ter­nis­sait son visage.

Il s’était levé, et s’était jeté à la mer. Elle demeu­rait immo­bile, ten­tait de tout faire pour évi­ter le drame, mais rien ne se pas­sait. Son corps ne répon­dait plus, sa bou­che vou­lait hur­ler, mais rien ne sor­tait. Et elle voyait son amour cou­ler, et som­brer dou­ce­ment dans les pro­fon­deurs abys­sa­les de la marée. Puis ses yeux s’était fer­més dou­ce­ment eux aussi, avec l’inca­pa­cité de les rou­vrir.

            La peur de la mort. Cette peur hante les cœurs, quel que soit l’âge que l’on ai, quelle que soit la blan­cheur notre âme. Il suf­fit d’aimer un temps soit peu la vie, la sienne ou celle d’un autre, et l’on ne peut plus pen­ser à la mort sans la redou­ter.

On n’a plus peur de la mort que lors­que l’on n’a plus de rai­son de  vivre.           

La gou­ver­nante appela Céleste. Une let­tre était arri­vée, elle lui était des­ti­née. L’auteur ne l’avais pas cache­tée, et la gou­ver­nante s’inter­ro­geait sur l’iden­tité de ce mys­té­rieux ano­nyme. Céleste, elle, savait. Ça y est, il lui avait enfin écrit. Elle sau­rait. Théo­phile lui avait con­fié aupa­ra­vant ses pro­blè­mes avec la jus­tice, qui le recher­chait pour une affaire béni­gne de vol à l’éta­lage, car Théo­phile, à l’inverse de Céleste, vivait dans la pau­vreté la plus atroce.

En dépliant cette let­tre toute tache­tée, Céleste eut un haut-le-cœur. L’écri­ture était bien l’écri­ture de son amant, mais elle était accom­pa­gnée de mul­ti­ples gout­tes de sang.

Son rêve refit sur­face. Elle le revit len­te­ment som­brer, et se trouva mal.

L’amour, l’amour… Quel rabâ­chage, en si peu de pages. Mais quoi, on n’a pas finit d’en par­ler, puisqu’il est cen­tre de tout. L’amour fait naî­tre, l’amour fait gran­dir, l’amour fait vivre, on s’en nour­rit, on en souf­fre, et fina­le­ment il nous tue. C’est main­te­nant le der­nier cha­pi­tre des vies de Céleste et Théo­phile.

Leur his­toire n’a aucune impor­tance. Il vont mou­rir tous deux d’amour, et s’offrir l’un et l’autre la plus belle des fins.

Oui, ils vont mou­rir.

Théo­phile s’est enfui pour le port. Dans sa course il est tombé nez à nez avec une bri­gade, qui le recher­che. Tous ses pro­jets d’ave­nir sont main­te­nant bri­sés. Devant lui : la mort. Le len­de­main, il sera pendu au cou­cher du Soleil, car il va ser­vir d’exem­ple et dis­sua­der les vau­riens. Et sa vie pren­dra enfin un sens dans sa mort.

Céleste ne reverra plus jamais Théo­phile vivant. Elle s’est enfer­mée dans sa cham­bre, pour y res­ter jusqu’à ce qu’elle accepte le départ de Théo­phile, ou bien que la faim et la soif aient rai­son d’elle. Pas un ins­tant elle ne se doute qu’il puisse mou­rir, cela lui paraît impos­si­ble, et elle ne peut y son­ger.

Le len­de­main, elle ne donna plus signe de vie. Murée dans le silence le plus com­plet, elle s’accro­chait tant bien que mal à sa der­nière rai­son de vivre, le retrou­ver. En fin d’après midi, la gou­ver­nante, affo­lée, se pré­ci­pita devant la cham­bre de la jeune femme. Elle hurla : « Made­moi­selle Céleste ! Made­moi­selle ils ont votre Théo­phile. Il va mou­rir en cet ins­tant, sur la place publi­que. Oh c’est hor­ri­ble, je vous en prie dites quel­que chose. »

Céleste sor­tit comme une furie de sa cham­bre. Elle cou­rut tant qu’elle pou­vait, enleva ses chaus­su­res pour aller plus vite, mais en vain. Lorsqu’elle arriva le Soleil dis­pa­rais­sait vers l’Occi­dent, et le corps de l’être qu’elle ché­ris­sait flot­tait, un mètre cin­quante au-des­sus du sol.

Alors elle tomba à genou. Sans un bruit elle se leva, le souf­fle coupé, et reprit le che­min de la mai­son de son père.

En arri­vant, elle vit ses rochers, d’où elle avait failli mou­rir un jour, et où tout avait com­mencé. Non elle ne se marie­rait pas, mais peu impor­tait. Elle prit alors une der­nière bouf­fée d’air, et se jeta de là dans l’eau pour som­brer, et retrou­ver son bon­heur là-haut, car dans cette vie per­sonne ne pou­vait plus la sau­ver.

Ainsi s’achève leur his­toire. Et même si la mort a pris ces deux amou­reux, ils finis­sent ensem­ble, enla­cés dans la séré­nité des cieux, la séré­nité de la mort, de cette mort qui ne tour­mente pas les âmes qui s’aiment. 

 

     A. L.

Chaque vie est le regret d'une autre

Mardi, février 2 2010

            Cha­que vie est le regret d’une autre, pleine d’illu­sions et de mélan­co­lie, pleine d’espé­rance pour un amour qui ne vien­dra pas.

            La peine capi­tale. Voilà la sen­tence pro­non­cée par le pro­cès de la vie. Et pou­vons-nous ima­gi­ner être heu­reux un jour, s’ima­gi­ner seu­le­ment ce qu’est la Lumière, si cette pen­sée reste gra­vée sur notre front ad vitam aeter­nam ?

            Que je loue le sei­gneur pour sa clé­mence ! Qu’eussé-je pu con­tre ma des­ti­née, qu’eussé-je pu ten­ter pour me libé­rer, ne fût-ce que pour le sur­sis des heu­res, des jours, des mois, et des années, s’il ne m’avait donné la can­deur et l’amour !

            Or vivre me détruit, vivre m’ancre dans ma vie, vivre me retire la can­deur, et m’ôte l’amour, si bien que je me lan­guis de les retrou­ver ailleurs, dans un autre Moi. Vivre me tue. Oui, plus je vis et plus les secon­des pas­sent vite, dans la pla­ti­tude, dans la tur­pi­tude, dans la décré­pi­tude… J’ai lu un jour : « Omnia vul­ne­rant, ultima nocet. » Tou­tes bles­sent, la der­nière tue. Est-il quel­que vérité plus impla­ca­ble que celle-ci !

            Que l’on me rende l’amour… Que l’on me rende la can­deur que ce monde de souf­france m’a ôtée, que l’on me rende à l’igno­rance et à l’Eden, que l’on me donne d’oublier le poids des secon­des, d’oublier mon des­tin, d’oublier mon passé, que l’on me donne de vivre heu­reux comme on vit dans un rêve !

            Cra­chons un bon coup. Je suis sûr que cela va un peu mieux. Je suis sûr pour­tant qu’au fond de vous il reste un peu de cette souf­france qui, comme un rai­sin don­nera du vin, don­nera à votre cœur son ultime nécrose, celle de la défaite, celle d’une défaite telle que vous rêve­rez de ven­geance et non plus d’amour. Vous venez de faire le pre­mier pas vers votre fin. Et vous vous dites que vous n’aviez pas le choix, et que vous êtes encore l’inno­cent que l’on a mani­pulé. Vous avez rai­son : le monde a des rocs et des crocs qui ont rai­son de tout.

            L’amour seul peut sau­ver. Lui seul peut nous faire oublier notre con­di­tion humaine… Mou­rons de nos sen­ti­ments, mou­rons pour eux, car ce sont eux qui nous font vivre, plu­tôt que de vivre le cœur plat, sans pas­sion et sans heurt, dans l’hypo­thé­ti­que espé­rance d’un petit pro­lon­ge­ment, car c’est le temps, le temps vide et plat, le temps long et court à la fois, le temps qui court tou­jours plus vite qui vous rat­trape pour vous assas­si­ner…

            Ne som­mes-nous pas ainsi fait que lorsqu’un oiseau chante, qu’un arbre laisse tom­ber une feuille, qu’une fleur s’émer­veille au milieu d’un champ, que les cieux esquis­sent un sou­rire céru­léen, nous ser­rons nos mains l’une dans l’autre, et nous nous lais­sons sur­pren­dre dans un autre royaume que celui où nos yeux lacry­maux s’embour­bent, en ten­tant de l’attein­dre ? Le doute me gagne.

            Ah ! Le monde est ainsi fait ! Le monde vous méprise ! Il vous accueille à bras ouvert ! Et dans ses bras un poi­gnard…

La Mort vous délivre !

Dimanche, janvier 3 2010

La mort, c’est la liberté ! Car il ne peut y avoir de liberté sans la mort. La mort vous déli­vre du monde. La mort est béné­fi­que ; elle donne aux hom­mes ce qu’ils s’achar­nent à cher­cher dans leur vie : la sup­pres­sion des con­train­tes, ou le bon­heur, mais c’est en vain qu’ils y aspi­rent. Tan­dis qu’à vou­loir être libre, on en reste con­traint, enchaîné à une liberté illu­soire, les Hom­mes n’ont pas encore com­pris que la liberté ainsi que la mort sont les deux mêmes enti­tés qui règnent sur le monde, dans une osmose plus puis­sante que la vie ou que l’amour, et qu’en déni­grant l’autre, ils déni­grent la pre­mière ; qu’en recher­chant la pre­mière, ils s’appro­chent de l’autre.

Recou­vrez la vue, mes amis ! Recou­vrez-la ! Sai­sis­sez mes paro­les au-delà des bar­riè­res que les mœurs ont fixées ! Allez, libé­rez-vous ! Vivez, soyez heu­reux ! Vous qui prê­chez la vie, et calom­niez la mort ! Nour­ris­sez-vous du pain de la désillu­sion. Votre monde éphé­mère, pour tou­jours con­damné, a ses relents amers, et la mort est dam­née… Mais pour­tant vous savez que la rai­son me guide ! Vous savez bien pour­tant pour­quoi l’onde se ride. Vous savez bien pour­quoi, vous dépri­mez tou­jours : c’est que vous avez cru aux men­son­ges d’amour !

            Sai­sis­sez-la la mort, c’est votre déli­vrance ! Comme ce Dieu d’amour, que vous prê­chez sur Terre, vous sau­rez qu’elle aussi, est misé­ri­cor­dieuse. Si vous la repous­sez, elle par­don­nera. Elle a un cœur aussi, elle a pitié de vous ! Sai­sis­sez-la très fort, étrei­gnez son doux corps !

            La vie est l’ago­nie qui con­duit à la mort. Pour­quoi souf­frir ainsi, d’un si mal­heu­reux sort ? Vous pou­vez la rejoin­dre main­te­nant, pour tou­jours, n’atten­dez pas demain, la souf­france des jours !

            La mort, vous la bri­sez, infâ­mes créa­tu­res ! Elle vous tend la main, quand vous la dégui­sez ! La vie frotte ses mains, en aiguise sa faux, elle qui cha­que jour, vous coupe un peu de peau… Résis­tez ! à sa lame ali­fère ! Venez plu­tôt goû­ter aux liber­tés qu’aux fers ! Mou­rez sur-le-champ même, car si vous atten­dez, vous mour­rez bien quand même, et vous n’aurez gagné que d’hor­ri­bles souf­fran­ces… Les lar­mes sont des mor­ceaux de ciel trop acide, qui des­cen­dent vos joues, qui piquent vos bajoues… Résis­tez !

            Vivez, ou mou­rez ! Ago­ni­sez, ou déli­vrez-vous !

Madame Brumillon

Dimanche, novembre 8 2009
    Sté­pha­nie Bru­mil­lon, née en Auver­gne, fai­sait par­tie de ces fem­mes âgées qui gar­dent en elles les pré­cep­tes aus­tè­res de leur jeu­nesse. De son défunt mari, elle ne par­lait qu’en levant ses yeux de bonne chré­tienne au ciel, comme pour prier le sei­gneur devant l’éta­lage de ses mal­heurs. C’était une vie de peine qui l’avait tué, et ce serait sans doute la même fin pour elle, disait-elle. Sa petite mine cris­pée, au-des­sus de laquelle ses che­veux redou­ta­ble­ment bien entre­te­nus dans leur can­deur, lais­saient qui­con­que la voyait au gro­tes­que de la situa­tion, car la beauté à cet âge-là, quoi qu’on y fasse, n’existe plus que dans le besoin de vanité, lui don­nait mal­gré tout son fard et ses arti­fi­ces, un faciès péni­ble à sou­te­nir, de ceux qu’on dit en pas­sant : « Il en faut pour­tant des comme ça. »
Et en effet, cette pau­vre dame se fût résu­mée à cette seule phrase si l’on n’eût point ajouté à sa morne des­crip­tion un carac­tère nou­veau, qui l’eût arra­ché à cette pitié pro­gres­si­ve­ment accor­dée par ceux qui ne la con­nais­saient que de vue, ou ceux qui, igno­rant sa malice retorse, n’avaient pas dès le début pris garde devant ce vilain petit canard capa­ble de meur­tre.
    C’est ainsi que dans cha­que regard qu’elle por­tait, on voyait reluire quel­que rage dont la pro­ve­nance res­tait incon­nue. Sa folie n’avait aucune prise, elle nais­sait ainsi qu’une averse lors des gibou­lées prin­ta­niè­res.
    Or il se trou­vait que dans sa grande mai­son de trois éta­ges, elle louait à prix d’or les cham­bres. Il lui eût paru inhu­main de gar­der tout ce luxe pour elle seule, sans qu’elle n’en fît pro­fi­ter les autres, et par la même, sa bourse avare, dont les même fils ser­rés cris­paient son visage hys­té­ri­que. Les éta­ges n’étant pas grands, et les famil­les qui y cré­chaient nom­breu­ses, elle avait refusé d’ins­tal­ler plus de cinq per­son­nes par étage. Cel­les-ci étaient trai­tées du mieux qu’elles pou­vaient l’être – et c’est peu dire sachant que c’était Mme Bru­mil­lon elle-même qui fai­sait le ser­vice et le ménage –, leur offrant par­fois de rares sou­ri­res dont la mal­veillance pour­tant ne trom­pait pas. Elle, veillait sur le rez-de-chaus­sée, où se trou­vaient les objets de valeur dont elle redou­tait à cha­que ins­tant le ravis­se­ment.
    Très tôt, dès que son petit-fils Alexan­dre eut l’âge qui sub­sti­tue à l’amu­se­ment du bébé, la las­si­tude du gar­çon, elle le ren­voya.
    C’est ainsi qu’un beau soir, arri­vant dans sa cham­bre, elle lui avait hurlé de faire sa valise, et que dans dix minu­tes il serait dehors, arguant qu’il n’aurait qu’à aller voir ses amis qu’il lui pré­fé­rait tant, au lieu de lui don­ner d’insup­por­ta­bles cor­vées, à son âge ingrat, et de dévo­rer tout son pain sans ne lui rap­por­ter aucun retour.
    Le jeune homme, d’une quin­zaine d’années, pris dans l’étau d’une si forte peine, celle qu’impose l’amour indé­fec­ti­ble éprouvé pour ceux qui nous ont éle­vés, se refer­mant sur lui avec une con­fu­sion ter­ri­ble, n’avait rien dit, était resté devant sa coite lampe, à trem­bler comme dans un cau­che­mar, puis reve­nant à lui, il s’était empressé d’emme­ner ce qu’il pou­vait, ce qu’il aimait ; il vou­lait empor­ter éga­le­ment les sou­ve­nirs heu­reux, mais il eût pleuré à s’achar­ner davan­tage, car hélas, il n’y en avait point qui fus­sent tels.
    Les parents d’Alexan­dre, eux, morts pré­ci­pi­tés dans un ravin avec leur atte­lage de qua­tre che­vaux, qui s’étaient embal­lés pour une rai­son incon­nue, alors que leur fils n’avait qu’un an, avaient amené la ter­ri­ble ques­tion du « qui allait s’occu­per d’Alexan­dre ». Sa main for­cée par la con­jonc­ture, la mégère n’avait pas pu refu­ser, et avait même dû s’empres­ser de le recueillir pour ne point paraî­tre abjecte, ce que sa vanité n’avait tou­jours pas par­donné. Peut-être même venait-elle de pren­dre sa ven­geance, elle, qu’elle avait atten­due comme un mes­sie.
    Débar­ras­sée du gar­ne­ment qui la déles­tait cha­que jour de ses pro­vi­sions, et dont l’amour l’étouf­fait tant elle était inca­pa­ble elle-même d’en don­ner en retour, elle sou­rit, dans le ric­tus impé­rieux de sa som­bre face. « Qu’il aille voir ailleurs, si j’y suis, ce méchant bou­gre ! » affirma-t-elle en riant, la gorge déployée, ce qui, incroya­ble, n’avait pas dû se pro­duire depuis la mort de son époux.
    Ce soir, elle avait sans doute cho­qué les cons­cien­ces de tous, car ce n’étaient pas les mai­gres cloi­sons lam­bris­sées ou encore les quel­ques mètres les sépa­rant de leur hôte qui avaient empê­ché aux pen­sion­nai­res d’être sai­sis par le drame d’une telle scène, qui quel­ques minu­tes après qu’Alexan­dre eût débar­rassé le plan­cher pous­sié­reux du rez-de-chaus­sée à grands coups de pieds dans le der­rière, avaient cru voir encore les lar­mes cou­ler devant les vio­len­ces insen­si­bles des cris injus­te­ment, ter­ri­ble­ment, odieu­se­ment pro­fé­rés. Fol­co­che, ainsi qu’elle fut sur­nom­mée, n’avait pas prévu qu’éli­mi­nant Alexan­dre, ceux qui la nour­ris­saient du prix du pen­sion­nat l’éli­mi­ne­rait à leur tour.
    Du pre­mier étage, les Dus­so­tier qui ne fai­saient qu’escale dans cette mai­son lugu­bre, étaient des­cen­dus, fai­sant jaillir l’esclan­dre.
    - A-t-on jamais vu par­ler ainsi à un enfant ! Que vous a-t-il fait ! Est-il seu­le­ment res­pon­sa­ble de vivre et de res­pi­rer ? lui lança mon­sieur Dus­so­tier.
    La vieille dame ne s’y atten­dait pas, et ne sachant dans son tort que leur répon­dre, elle leur sou­rit dédai­gneu­se­ment, fai­sant s’éta­ler sur sa figure rogue ce mépris con­des­cen­dant qu’on impose aux pau­vres esprits.
    C’était de trop, les Jour­dain et mon­sieur Pame­lin, eux-mêmes arra­chés à leur som­meil par la dis­pute, s’étaient ima­gi­nés pour se ren­dre compte de la catas­tro­phe, que cela fût arrivé à leurs filles ou leurs fils, et sai­sis d’émoi, ils avaient des­cendu l’esca­lier chan­ce­lant sous leurs pas aga­cés, qui puait une misère à laquelle ils n’avaient pu s’habi­tuer que dans l’obli­ga­tion de trou­ver un gîte pen­dant leur voyage.
    Lâchant leur verve sur la petite femme vile et sar­cas­ti­que, ils lui lan­cè­rent à leur tour des inju­res.
    - Eh bien ! Madame ! Répon­dez donc si vous croyez vos bas­ses­ses légi­ti­mes ! Celui qui parle à un enfant comme ça est-il seu­le­ment digne de s’en occu­per ? C’est ainsi qu’on forme la méchan­ceté dans les esprits madame, en répri­man­dant sans rai­son, d’une manière igno­ble, hurla madame Jour­dain.
    Ne répon­dant jusqu’alors que dans ses yeux de fouine aux brû­lan­tes invec­ti­ves, elle rom­pit le silence, à la stu­pé­fac­tion gran­dis­sante de tous.
    - Mêlez-vous donc de vos affai­res, j’en ai éle­vés d’autres avant vous !
    Elle n’osa pas en dire plus, sur­prise d’effroi devant la fureur qu’on lui oppo­sait chez elle. Pathé­ti­que­ment, elle alla s’asseoir sur une chaise, qui se tré­moussa sous le gros corps l’oppres­sant.
De là, la fric­tion des humeurs se ralen­tit. On ne fit plus que bou­gon­ner,  les clients firent leur bagage et quit­tè­rent la mai­son mal­saine, con­for­tés dans leur ami­tié com­mune par cette épreuve.
    Amis de lon­gues dates, les Dus­so­tier, les Jour­dain, et le père Pame­lin – dont la famille se fai­sait une joie du départ quoiqu’ils l’aimas­sent bien dans sa bon­ho­mie sim­pliste – orga­ni­saient tou­jours ensem­ble pen­dant leurs vacan­ces un voyage qui les amu­sât.
    René Dus­so­tier, grand homme cos­taud, était le père de la famille, et il trai­tait son épouse, Michèle, mal­gré son visage des plus com­muns, comme on eût traité Didon ; il voyait depuis leurs dix années de vie com­mune en elle quel­que tré­sor qui ne s’entra­vait jamais des traits de la las­si­tude. Cette qua­lité qu’elle voyait en lui la fai­sait rire, et elle s’en éton­nait tous les jours d’ailleurs, comme s’embar­quant à cha­que ins­tant avec lui pour Cythère. De leur union n’était née qu’une seule enfant, Lydie, dont la beauté était telle qu’on s’éton­nait en l’admi­rant de la lai­deur des parents ; d’un an moins âgée qu’Alexan­dre, elle pos­sé­dait tout comme ses géni­teurs un sang bouillon­nant, sans que cela ne l’empê­chât de souf­frir la com­pas­sion, l’amour ou la pitié. C’était d’ailleurs cette bien­veillance même qui fai­sait, alliée à sa force morale hors norme, d’elle une fille fort bien con­si­dé­rée et dont on était fière dans toute la famille. Le diman­che, après qu’ils fus­sent allés à l’église, elle pas­sait la soi­rée, par­fois même une par­tie de la nuit, à dis­tri­buer devant le par­vis les sou­ri­res et les pains à la con­fec­tion des­quels elle avait mis tout son cœur, la veille.
    Chez les Jour­dain, au con­traire, le cou­ple s’était lassé, mais se res­pec­tait, et avait sans doute sub­sti­tué à la pas­sion du pre­mier amour une ami­tié pro­fonde. Roger et Marie éle­vaient leurs deux fils, Jac­ques et Mar­tin, frè­res jumeaux, de dix ans, qui n’avaient pas com­pris pour­quoi ils avaient brus­que­ment quitté la mai­son chaude pour se retrou­ver au dehors, mais qui res­pec­taient leurs parents et les sui­vaient sans ques­tion­ner. La famille des qua­tre vivaient bien, quoi­que moins riche que la pré­cé­dente, et Roger, énervé de la façon dont la mégère qu’il haïs­sait dans son silence avait con­gé­dié Alexan­dre, gar­çon avec lequel il s’était entre­tenu avec plai­sir, et en qui il trou­vait une gen­tillesse impres­sion­nante au regard de cette seule famille – si on pou­vait appe­ler cela ainsi – qui l’avait élevé, n’avait pas pu résis­ter de sui­vre les autres, et de dire ce qu’il avait sur le cœur à Mme Bru­mil­lon. Sa femme et ses enfants, étaient alors quoi­que silen­cieux, en par­fait accord avec lui.
    Enfin mon­sieur Paul Pame­lin était un gros bon­homme, qui dans sa jeu­nesse avait par on ne sait quel envoû­te­ment entraîné une femme et obtenu d’elle qu’elle lui fît sept enfants res­plen­dis­sants. Il vivait dans le luxe que son métier lui pro­di­guait, et sa famille qui l’aimait gen­ti­ment sans le voir trop sou­vent, pré­fé­rait pas­ser d’autres vacan­ces que les sien­nes, car le vaga­bon­dage ainsi qu’ils nom­maient ses voya­ges avec les Dus­so­tier et les Jour­dain, ne les inté­res­sait pas, et ils pré­fé­raient de loin pro­fi­ter des quel­ques jours sans embar­ras qu’ils avaient à mener des vies de roi, se levant aux heu­res qui leur plai­saient, se cou­chant de même, s’exal­tant dans leurs amours pour la lit­té­ra­ture, le luxe d’un sapin de Noël, ainsi que d’une mai­son chaude aux tables trop nour­ries de vic­tuailles, dont le nom­bre et la richesse impres­sion­naient. Très casa­niers, ils ne s’étaient pas com­plu à sui­vre Paul, qui aimait tou­jours bati­fo­ler au lieu de sen­tir le calme chaud de la che­mi­née, agré­menté de celui du pou­let frit, le réchauf­fer. Ce n’était pas pour autant qu’ils s’étaient dis­pu­tés ; ils fai­saient tout pour évi­ter les dis­cor­des, et ils pré­fé­raient con­ci­lier les goûts de cha­cun dans le calme et l’aplomb qu’ils ché­ris­saient, plu­tôt que de voir écla­ter leur unité filiale, dont ils avaient cons­cience de l’impor­tance suprême.
    Alexan­dre n’avait pas fui très loin, et s’était arrêté sur le per­ron d’un appar­te­ment de la même rue, à une ving­taine de mètres de la chau­mière de sa grand-mère. Il eût tout donné pour ne pas être con­traint de venir frap­per, dans quel­ques heu­res, au car­reau, d’atten­dre que la vieille se déci­dât à lui ouvrir en échange de coups et de regards acé­rés pareils à des cou­teaux remuant ses entrailles de honte et de lar­mes chau­des. Mais il s’était rési­gné très vite, puis­que de toute façon il n’eût pas su où vivre ailleurs ; celui qui est élevé en enfer sait-il seu­le­ment com­ment le quit­ter ? Cette dame était sa seule famille, et quand la colère serait retom­bée en lui, il se con­so­le­rait du fait que dans quel­ques heu­res, elle se déci­de­rait sans doute à lui rou­vrir.
    Les huit clients de sa grand-mère dont il n’avait pas com­pris le départ, s’étaient empres­sés vers lui en l’aper­ce­vant.
    Ils dis­cu­tè­rent un moment. Con­fus qu’ils eus­sent tous décidé d’inter­rom­pre leur voyage à cause de polé­mi­ques étran­gè­res, Alexan­dre blê­mit en pen­sant à ce que sa grand-mère dirait, lorsqu’il ren­tre­rait tout à l’heure. Mon­sieur Jour­dain, fou­droyé par sa femme lors­que celle-ci eut com­pris qu’il était encore trans­cendé de son esprit phi­lan­thrope, s’était retenu de pro­po­ser au jeune homme de l’héber­ger le temps que sa grand-mère eût repris ses esprits.
    Lydie, sans bron­cher, s’était deman­dée si elle pour­rait dor­mir au chaud chez Paul, qui leur avait pro­mis de les héber­ger pour ce soir en atten­dant de repren­dre le voyage, car c’était lui qui pos­sé­dait une mai­son la moins éloi­gnée de leur posi­tion, en pen­sant que quelqu’un de plus dor­mi­rait ce soir dans un man­teau de neige, et peut-être même allait devoir sub­sis­ter dans le froid de l’hiver, dehors, sans rien ni per­sonne.
    Il n’était pour­tant plus dans l’inten­tion d’aucun de con­ti­nuer à s’api­toyer davan­tage. René, Michèle, Roger, Marie, et Paul, coti­sè­rent de quoi lui per­met­tre de man­ger et de dor­mir pour deux ou trois jours, lui remi­rent l’argent, puis pas­sè­rent leur che­min.
    Lydie lança un der­nier coup d’œil au jeune homme, tan­dis que Sté­pha­nie, regar­dant par la fenê­tre de sa cui­sine, n’avait lâché aucun détail de cette scène hila­rante. Cela fai­sait donc une bonne rai­son pour qu’elle cédât à lui ouvrir, quand il revien­drait avec l’argent de ceux qui avaient oublié de la payer.

Réflexions, sans ordre ni prétention - (suite)

Jeudi, octobre 8 2009

   Lors­que l’âme est ter­ras­sée du pres­sant besoin qu’est celui d’écrire, oubliant ses vicis­si­tu­des, celui qui bout en ses entrailles et qui tel un vol­can sur­git dans l’émoi de son ins­pi­ra­tion, un sen­si­ble rayon d’amour point comme un soleil se mirant dans les riva­ges gla­cés, apai­sant les lames frau­du­leu­ses de leurs vagues qu’auraient laissé aigrir, sans celui-ci, le nihi­lisme et la tur­pi­tude, engean­ces per­ni­cieu­ses qui nais­sent de l’igno­rance pour s’étein­dre dans le crime.
    C’étaient les vagues de ce plai­sir qui tran­chait par des tons de blanc, de bleu, et de vert, que rap­pe­laient à mon esprit les albes rêves faits et défaits par la con­tem­pla­tion de la mon­ta­gne, avec ma pâle lon­gé­vité, qui défer­laient en moi comme des visions insai­sis­sa­bles. Lors­que je tenais en moi la fierté d’en avoir attrapé une, j’étais pris d’une si folle peur qu’elle pût s’enfuir à nou­veau, que je savais, à mon plus grand regret, que mes croyan­ces allaient être redi­ri­gées par les peurs qu’elles m’avaient ins­piré.
    D’autres fois où les mots me venaient sans crainte, je com­pris qu’ils ne se lais­saient jamais ama­douer que par illu­sion, et que dotés d’une âme uni­que, ils savaient mali­cieu­se­ment jouer avec ceux qui croyaient – bien sot­te­ment – les pou­voir mani­pu­ler, comme des pan­tins au jeu des­quels l’admi­ra­tion de tous se fût accro­chée par une sim­pli­cité mépri­sa­ble.
    Mais le plai­sir jamais inter­rompu de la réflexion et du rêve, dont la dimen­sion oni­ri­que avait tou­jours sus­cité en moi une ala­crité, une verve vio­len­tes, que je sen­tais pro­pul­sées jusqu’au Par­nasse, pour en étrein­dre le pina­cle de tou­tes leurs for­ces, ne s’étei­gnit jamais. Je tenais quel­que chose en moi qu’il m’était fatal de ne pou­voir asseoir assez long­temps devant mon encrier pour l’écri­ture d’un roman. Car les idées se bous­cu­laient vers la sor­tie, dans une con­fu­sion mar­ces­cente des feuilles qui tom­bent à l’automne sur les sen­tiers froids et gré­seux. Il fal­lait que je par­vinsse à trans­po­ser la pul­sion lit­té­raire, sans qu’elle n’en per­dît son charme, en quel­que chose de plus long, de plus com­plet, et en somme de plus pro­fi­ta­ble à l’affir­ma­tion incon­tes­ta­ble de mes talents, en un exu­toire ultime qui aurait redonné un bon­heur de vivre par­ti­cu­lier – qu’il me sem­blait avoir perdu sans ne l’avoir pour autant jamais vécu – à mon cœur, perdu dans son mal du siè­cle. Ô ces fré­mis­se­ments de mon âme, pan­te­lante à l’idée d’écrire les der­niers mots d’un sublime ouvrage de sa com­po­si­tion… Ne serait-ce pas se sur­pren­dre soi-même ? Ne serait-ce pas être le père d’un rêve, que l’on ver­rait gran­dir, que l’on ché­ri­rait comme ses pro­pres pru­nel­les, auquel on appren­drait à mar­cher, à pen­ser, comme on l’eût fait avec son pro­pre fils ; comme une joie de pro­créer, avec minu­tie, grâce à si peu de cho­ses – un stylo et une feuille de papier suf­fi­sent – et par un arran­ge­ment incon­ce­va­ble­ment miri­fi­que de mots, qui pris sépa­ré­ment sem­blent déri­soi­res, mais qui une fois liés, mode­lés entre eux, se com­plé­tant par des rela­tions étroi­tes dans la toile de l’écri­vain, accom­plis­sent la gran­deur, d’aba­lo­ber cha­cun ?
    Je me pro­je­tais sou­vent dans ces déda­les cha­leu­reux, dont l’atmo­sphère exci­tante pos­sé­dait comme nulle autre les com­mo­tions volup­tueu­ses que m’ins­pi­raient l’aven­ture et la gloire.
    Je ne pou­vais d’ailleurs que me sou­ve­nir de ce que ma grand-mère – qui avait dû se per­dre avant moi dans ses con­si­dé­ra­tions méta­phy­si­ques – n’avait cessé de répé­ter à ses amies, lorsqu’elles pre­naient un thé, un jour loin­tain gravé dans ma mémoire. Nous étions en été, l’ombre d’un pla­tane cou­vrant la table de ses filets d’or :
    « J’en avais d’ailleurs, il me sem­ble, encore une plaie béante au cœur, qui ne par­ve­nait mal­gré le temps à se cica­tri­ser. Le temps, au con­traire, retrans­cri­vait dans mon trau­ma­tisme cha­que souf­france, cha­que gémis­se­ment, et cha­que cris­se­ment, sub­sti­tuant à leur clarté effroya­ble une ful­gu­rance qui rava­gea et exter­mina mon inno­cence.
« Les vrais para­dis sont ceux qu’on a per­dus. » ». Elle par­lait évi­dem­ment – en ce que j’ai pu déduire de son expres­sion amu­sée – du mal­heur qu’elle avait eu dans sa jeu­nesse à se sen­tir ina­dap­tée au monde, et de ses écrits dont le niveau avait sus­cité un rejet dégoû­tant de la part de son entou­rage. Elle me l’avait con­fié un jour : « Ne com­pre­nant rien, ils dédui­saient vani­teu­se­ment que cela ne vou­lait rien dire. Mais tout le monde sait qu’un vrai texte se res­sent davan­tage qu’il ne se com­prend. Les poé­sies, ce sont des émo­tions, avant toute chose ! Tou­tes nou­vel­les, des por­tes vers des mon­des inex­plo­rés… » Elle ne pou­vait empê­cher ensuite un sou­rire. C’était sa manière de trans­met­tre ce que les mots ne pou­vaient signi­fier assez sen­si­ble­ment. Elle me disait, que si j’écri­vais un jour, il ne fau­drait pas décou­ra­ger ; car ce serait un che­min long, dif­fi­cile, pro­met­tant beau­coup, mais ne don­nant que peu à ceux qui s’atta­chent à la matière. Il m’aurait fallu pour qu’il por­tât ses fruits, que je le sui­visse jusqu’au bout. Cha­que obs­ta­cle devrait me ren­for­cer pour affron­ter le sui­vant. Et au bout de l’aven­ture, son sou­rire s’estom­pait ; elle sem­blait savoir quel­que chose qu’elle n’eût pour rien au monde sou­haité que je susse, car cela eût gâché mon plai­sir. J’étais jeune, il ne fal­lait pas déjà, qu’avant d’avoir com­mencé à vivre, je pusse m’inquié­ter de la fin. Son cœur lit­té­raire, ses yeux papillon­nants, elle avait donc tout fait pour qu’ils lui suc­cé­das­sent en moi ; j’en étais fier, heu­reux.
    A pré­sent le che­min ne parais­sait plus si dif­fi­cile. Le rêve pro­lon­geait ma vie dans de nou­vel­les galaxies, tou­tes incon­nues, accueillan­tes, rem­plies de tré­sors, qu’il me fal­lait rafler. Je ne pus rete­nir un gen­til sou­rire d’illu­mi­ner mon visage. Je sen­tais moi aussi, comme ma grand-mère jadis, la verve inex­tin­gui­ble ; le cœur lit­té­raire, les yeux papillon­nants, je levai le regard. Je me sen­tais comme autre­fois dans les vapo­reu­ses figu­res d’un rêve, investi d’un pana­che fou­droyant, et, bien nar­cis­si­que­ment, l’Auguste de mon temps, tel que l’avait décrit Sué­tone. La douce can­deur de ces ima­ges rap­pe­lées à mon esprit ne prit non pas le ton de la peine, mais celui de la nos­tal­gie.
    J’en posai aus­si­tôt mon stylo, et détour­nai mon regard des hon­teu­ses peti­tes tâches bleues qui en étaient sor­ties mala­droi­te­ment, et que j’avais peine à appe­ler des mots. Vidé, je ne pus me rete­nir de m’en débar­ras­ser. La pul­sion avait pris fin ; l’ins­pi­ra­tion s’était enfuie, empor­tant avec elle les visions de mon rêve. Voilà que tout était rede­venu insai­sis­sa­ble… happé dans le vor­tex du som­meil.

    Peu après, mes yeux s’entrou­vri­rent, comme deux astres ébau­bis qu’eût noyés la nuit. Ils fixaient vai­ne­ment de leurs fais­ceaux fri­vo­les et étouf­fés les rideaux que leur avait impo­sés l’obs­cu­rité, les gla­çant dans leur brouillard indé­cis, comme un bour­reau fixe sa vic­time juste avant de l’abat­tre.
    La tor­peur mar­mo­réenne qui les empê­chait de se mou­voir, les lais­sant pla­ci­des, livrés à leur pro­pre et sour­nois des­tin, s’estompa cepen­dant un ins­tant, fai­sant ger­mer en moi un nou­veau besoin angoissé, que j’avais peine à décrire dans cette ata­raxie qui était la mienne, et mal­gré laquelle je cogi­tais de folie.
    L’espace-temps s’était réduit à ce seul ins­tant, qui m’appa­rais­sait sou­dain comme le der­nier. Pour­quoi ? Pour­quoi cette folie ? Pour­quoi ce mal­heur ? Mais laquelle ? Mais lequel ? Ne le sachant pas moi-même j’avais pour­tant de l’indi­gence autant la peur qu’elle fût com­blée, que le besoin qu’elle le fût.
    Je me levai, tan­dis que je sen­tais les fers que l’enclume de la fati­gue vou­lait m’impo­ser se rete­nir à moi, grif­fant tout mon corps de leur mol­lesse acide. Je me vêtis de ce que je trou­vai sur mon pas­sage, comme si ça n’avait jamais été chez moi, et que je ne me ren­dais pas compte du monde dans lequel je me voyais arpen­ter sans arrêt, errant pour tou­jours. C’était d’ailleurs assez sur­pre­nant cette manière avec laquelle, pre­nant comme un cer­tain recul sur moi-même, je ten­tais de me voir plus exté­rieu­re­ment que je ne pou­vais l’être, et où je pre­nais comme cons­cience de ce que j’étais. Cela m’appa­rais­sait absurde, vain, fal­si­fié ; nonobs­tant néces­saire. Com­ment eussé-je pu me con­si­dé­rer de l’exté­rieur, puis­que le seul exté­rieur dont j’avais la vision était celui-ci dont mes sens abu­sés par le fait qu’ils étaient alors comme deux miroirs se fai­sant face, me ren­voyaient l’image ? J’en venais d’ailleurs à me deman­der si, étant don­nés que cha­cun se trou­vant dans la même situa­tion que moi, ne pou­vait réel­le­ment pren­dre cons­cience de son être que par celui-ci, et donc où la vérité se voyait des­ti­tuée de toute valeur au béné­fice de la per­cep­tion qu’on en avait, celle-ci méri­tait vrai­ment qu’on se préoc­cu­pât d’elle ; elle appor­te­rait donc plus de mal­heur que la dou­ceur de nos sens dont nous approu­vons les men­son­ges n’apporte le calme, intrin­sè­que­ment pro­pice à notre pro­pre bon­heur. Mais il n’était pas dans mon carac­tère de fon­der un quel­con­que bon­heur sur un crime, ni donc a for­tiori de me lais­ser à cette vision dont l’abjec­tion lâche et égoïste con­glo­mé­rait les épi­nes de la cruauté. C’était l’atti­tude des gens fri­vo­les, qui ne con­nais­sent pas encore l’élé­va­tion spi­ri­tuelle que pro­cure celle de tout faire pour les autres. Cette misan­thro­pie à laquelle je croyais de toute mon âme me rap­pe­lait une des véri­tés les plus incon­tes­ta­bles que j’avais appré­hen­dée : celle que le bon­heur était la den­rée la plus pré­cieuse au monde, et la  moins coû­teuse d’entre tou­tes, car elle pos­sé­dait le pou­voir fan­tas­ti­que de se mul­ti­plier. Plus j’en don­nais, et plus j’en rece­vais.
    J’avais ainsi pensé pou­voir trou­ver, dans mon passé, les tra­ces que j’y eusse lais­sées, et qui m’eus­sent per­mis de savoir quel­que chose de moi qui fût, quoi­que retrans­crit par mes pro­pres sens, moins pro­pice à la fal­si­fi­ca­tion dont ils avaient la cou­tume, que s’ils ne l’avaient fait dans l’échauf­fe­ment de leur émoi, de leurs pas­sions, et de l’action pré­sente mue par la rapi­dité effroya­ble du temps.
    J’avais peur.
    Perdu dans mes réflexions, j’avais mar­ché long­temps, lors­que Jan­vier lâcha sur moi ses borées. La nature fai­sait comme une exten­sion de mes son­ges ; en effet aussi froide, som­bre, et dan­ge­reuse qu’eux, par cette nuit acerbe, han­tée de l’Aqui­lon, et de ses laniè­res, qui lacé­raient mon visage, elle sem­blait en par­fait accord avec ce passé au fond duquel j’allais pui­ser les par­ties du moi que j’y avais per­dues. Je fus­ti­geais l’idée pour­tant peu impro­ba­ble que cel­les-ci fus­sent dis­pa­rues, ou chan­gées, comme les vins muris­sent avec le temps dans les caves. Mais à trop murir, on pour­rit ; déjà mon cœur avait peur que ce ne fût trop tard.
    J’avais été guidé avant tout par mon ins­tinct, ne sachant réel­le­ment où je sou­hai­tais aller, où je devais aller. Je recon­nus le che­min qui ame­nait à la mai­son de ma grand-mère. Une mai­son qui m’avait tou­jours englué de regret, depuis son décès, il y avait alors un peu plus d’une semaine. Cela avait été un grand choc. Le début d’une nou­velle ère à laquelle je n’avais nul­le­ment été pré­paré.

    Lors­que j’y fus par­venu, je me lais­sai gui­der. Gui­der par l’inconnu, l’inconnu du connu.
    Ça sen­tait bon le bon­heur, ici. Cette pièce emprunte de vieillesse sem­blait côtoyer une nos­tal­gie aussi terne qu’avaient été les sou­ve­nirs dont elle rap­pe­lait la vie et la dou­ceur agréa­ble, vapo­reu­ses figu­res de ce qui sem­blait n’être main­te­nant plus qu’un rêve, et même sa désillu­sion pro­gres­sive. L’atmo­sphère taci­turne per­fo­rait la fenê­tre sans cou­leur, péné­trait dans ce vieux gre­nier gri­sâ­tre aux murs de pous­sière qui avait tenu place de salle à man­ger jusqu’à peu, et sem­blait vou­loir asseoir sa noir­ceur là où se posaient mes yeux, pour­tant avi­des de trou­ver enfin l’objet qui me per­met­trait de m’éva­der de mon cau­che­mar, puis de m’éva­nouir dans l’infini pro­fon­deur du monde de la réflexion et du rêve, dans l’espoir illo­gi­que de réduire la dou­leur que m’infli­geait de con­ti­nuer à vivre mal­gré la déca­dence dans laquelle j’avais inno­cem­ment tré­bu­ché. J’étais désor­mais seul. Tout ce qui avait pu m’impres­sion­ner, et me ter­ro­ri­ser aupa­ra­vant, m’appa­rais­sait désor­mais comme déri­soire ; les riva­li­tés gen­tilles et les batailles paci­fis­tes ne m’avaient nul­le­ment pré­paré à affron­ter la guerre con­tre la soli­tude. Je me con­so­lais les jours de beau temps, où, du haut d’un arbre dont l’ombre enso­leillée réchauf­fait ma ter­rasse, deux oiseaux se posaient fur­ti­ve­ment sur une bran­che, ou se met­taient tour à tour à chan­ter et se répon­dre. Mais j’étais bien chez ma grand-mère. Il fai­sait nuit, le ton­nerre com­men­çait à gron­der au dehors, déchi­rant le ciel, comme la peine déchi­rait mon âme. Et ce der­nier parent qu’il me res­tait, et qui avait tout quitté si brus­que­ment, me fai­sait sou­rire, de ces gri­ma­ces que les mal­heu­reux font pour se con­vain­cre qu’ils ne le sont pas ; mais se duper soi-même est d’une façon bien aigre-douce voué à l’échec. Déjà les lar­mes rou­laient sur ma joue ; elle avait été ma bonne étoile… Et mon ange gar­dien pen­dant com­bien d’années ! Cela, une seconde face à la mort avait suffi à me l’arra­cher.

Réflexions, sans ordre, ni prétention

Jeudi, octobre 1 2009

Lors­que l’âme est ter­ras­sée du pres­sant besoin qu’est celui d’écrire, celui qui bout en ses entrailles et qui tel un vol­can, sur­git dans l’émoi de son ins­pi­ra­tion, un sen­si­ble rayon d’amour point comme un soleil se mirant dans les riva­ges gla­cés, apai­sant les lames frau­du­leu­ses de leurs vagues qu’auraient laissé aigrir sans celui-ci le nihi­lisme et la tur­pi­tude, engean­ces per­ni­cieu­ses qui nais­sent de l’igno­rance pour s’étein­dre dans le crime.

C’étaient les vagues de ce plai­sir qui tran­chait par des tons de blanc, de bleu, et de vert que rap­pe­laient à mon esprit les albes rêves faits et défaits de la con­tem­pla­tion de la mon­ta­gne, avec ma pâle lon­gé­vité, qui défer­laient en moi comme des visions insai­sis­sa­bles. Lors­que je tenais en moi la fierté d’en avoir attrapé une, j’étais pris d’une si folle peur qu’elle pût s’enfuir à nou­veau, que je savais, à mon plus grand regret, que mes croyan­ces allaient être redi­ri­gées par les peurs qu’elles m’avaient ins­piré.

D’autres fois où les mots me venaient sans crainte, je com­pris qu’ils ne se lais­saient jamais ama­douer que par illu­sion, et que, dotés d’une âme uni­que, ils savaient mali­cieu­se­ment jouer avec ceux qui croyaient - bien sot­te­ment - les pou­voir mani­pu­ler, comme des pan­tins au jeu des­quels l’admi­ra­tion de tous se fût accro­chée par une sim­pli­cité mépri­sa­ble.

Mais le plai­sir jamais inter­rompu de la réflexion et du rêve, dont la dimen­sion oni­ri­que avait tou­jours entraîné en moi une ala­crité, une verve vio­lente, que je sen­tais pro­pul­sées jusqu’au Par­nasse, pour étrein­dre le pina­cle de tou­tes leurs for­ces, ne s’étei­gnit jamais. Je tenais quel­que chose en moi, qu’il m’était fatal de ne pou­voir asseoir assez long­temps devant mon encrier pour l’écri­ture d’un roman. Car les idées se bous­cu­laient vers la sor­tie, dans une con­fu­sion mar­ces­cente des feuilles qui tom­bent à l’automne sur les sen­tiers froids et gré­seux. Il fal­lait que je par­vinsse à trans­po­ser la pul­sion lit­té­raire sans qu’elle n’en per­dît son charme en quel­que chose de plus long, de plus com­plet, et en somme de plus pro­fi­ta­ble à l’affir­ma­tion incon­tes­ta­ble de mes talents, en un exu­toire ultime qui aurait redonné un bon­heur de vivre par­ti­cu­lier qu’il me sem­blait avoir perdu sans ne l’avoir pour autant jamais vrai­ment vécu, à mon cœur perdu dans son mal du siè­cle. Ô ces fré­mis­se­ments de mon âme, pan­te­lante, à l’idée d’écrire le der­nier mot d’un ouvrage sublime de sa com­po­si­tion… Ne serait-ce pas se sur­pren­dre soi-même ?

Taman - Chapitre Premier

Mardi, juillet 21 2009
- Ça com­mence, les gars !

Aus­si­tôt, toute la com­pa­gnie accourt, cer­tains des dor­toirs, comme Fran­cis, John, d’autres des dou­ches, Bill et Fitz,  trois ou qua­tre sor­tant juste du réfec­toire, et enfin une grosse majo­rité qui déboule de la salle com­mune  der­rière le ser­gent Pax­man. La nuit vient juste de tom­ber sur la base amé­ri­caine de Rêt Plaiku, der­nier poste de quel­que impor­tance sur la route de Shonhu. Après ça, ce sont la jun­gle et le Viêt-cong. Et dans cet avant-poste, dans le quar­tier SO-45,  les hom­mes entrent à la queue dans le pré­fa­bri­qué du major Hughes. C’est le jour­nal du soir, retrans­mis via une grosse télé cras­seuse.

Très vite, les sol­dats de la com­pa­gnie se sont ins­tal­lés, dans un mur­mure d’élè­ves atten­tifs, car on ne plai­sante pas avec les nou­vel­les de la Fox. Ins­tallé dans le fond, je peine à voir l’écran, entre deux ran­gées de crâ­nes rasés, mais le son de la voix du pré­sen­ta­teur me par­vient clai­re­ment.

Comme d’habi­tude, on entend tout d’abord les pro­blè­mes de là-bas : j’écoute d’une oreille dis­traite, fati­guée par une garde qui s’est pro­lon­gée dans la mati­née. Les yeux un peu dans la brume, je ne pense pas vrai­ment à quel­que chose… Ou juste un peu à ma famille, qui est aux Etats-Unis, les mêmes d’où nous parle ce pré­sen­ta­teur. Je réflé­chis – main­te­nant – qu’on a sûre­ment l’impres­sion de dis­cu­ter avec nos pro­ches en écou­tant ce jour­nal. Ou du moins d’éta­blir un lien avec eux, à défaut de pou­voir les join­dre assez sou­vent. Les géné­raux ont peur que cela nous sape le moral.

Tout est calme. De la porte, res­tée entrou­verte arrive un petit cou­rant d’air frais, et un qua­dri­la­tère de ciel bleu, pro­fond, un échan­tillon de voûte viet­na­mienne que je carac­té­rise, sûre­ment par excès oni­ri­que, d’un ton plus mar­qué et plus uni que par­tout ailleurs.

-    Eh, dis, t’as vu ça ?

Cinq cent mille per­son­nes ont défilé à Cen­tral Park, con­tre la guerre du Viet­nam.
Les ima­ges arri­vent pres­que aus­si­tôt. C’est un noir qui hurle dans un dra­peau, une foule qui s’agite, comme une vague, un peu comme ce fris­son qui sou­lève des crâ­nes rasés dans la pièce.

- Qu’est-ce t’en dis, toi ?
- J’sais pas. Dans ces cas-là, réflé­chis pas trop parce que ça apporte que des emmer­des.
Main­te­nant on s’agite, même le ser­gent Joan, un grand noir, lève les bras, parle de fou­tre à la jun­gle tous les géné­raux, en s’appuyant sur le repor­tage télé­visé comme d’une preuve ultime de leur inca­pa­cité. Garry, un petit, s’énerve aussi.
 Car cha­cun, dans son cœur, res­sent cette fêlure insi­dieuse : on a sou­tenu plus ou moins la guerre, cer­tains même l’ont haï, mais ce dis­cré­dit exté­rieur, cette mani­fes­ta­tion là –bas, à Washing­ton, nous met dans une case, une seule et même case, celle des meur­triers, des guer­riers ini­ques. Ils vante une paix que l’on désire plus ardem­ment que quel­que autre, tan­dis que de part notre sta­tut, ce fusil qu’on nous a mis dans les mains, on devient des enne­mis de l’Huma­nité. Mais je l’avoue, cette vérité ne nous est pas appa­rue dia­phane du pre­mier coup. C’est le fruit des médi­ta­tion sous la pluie d’une terre étran­gère, de subi­tes mises en évi­dence dans le sang d’un cama­rade, tombé devant soi. Sur l’ins­tant, loin de tout, c’est le sen­ti­ment obs­cur d’un sou­tien qui s’échappe, alors que l’on en a tant besoin devant la chair, le feu, et l’eau du Viêt­nam.
  Le lieu­te­nant Dayan entre. Tout s’arrête. On se met au garde-à-vous, dans le calme retrouvé, quoiqu’empreint de gêne et d’appré­hen­sion. De fait, seule le poste con­ti­nue de cra­cho­ter ses ima­ges de foule dense, hur­lante, unie en un fleuve som­bre. Les regards oscil­lent rapi­de­ment de la 555 de l’offi­cier à l’écran. Il s’éteint dans un petit bruit de canard égorgé.
 Dayan, par un hasard humain que je vais ten­ter d’expli­quer est l’un des offi­ciers les plus estimé du camp. Arché­type de l’amé­ri­cain en guerre, il ne quitte jamais sa ciga­rette, tan­dis que deux petits yeux gris acier res­sor­tent sur le fond de maxil­lai­res saillan­tes. Le tout est déve­loppé par un torse tant mus­clé que tanné par la réver­bé­ra­tion du soleil sur l’eau des riziè­res. Tou­jours le pre­mier, à l’exer­cice comme au com­bat, il con­naît par­fai­te­ment ses hom­mes, dont il force l’admi­ra­tion. Le suc­cès d’un tel per­son­nage répond, à mon avis à l’éla­bo­ra­tion d’un modèle, néces­saire au main­tien des trou­pes.


Level 1 de la CaR écrivain 1

Vendredi, juillet 10 2009

-Arrangé depuis de plus anciens tex­tes de la caté­go­rie prose-


Alors que l’après-midi tou­chait à sa fin, le vent char­riait des odeurs vanillées. Elles me remé­mo­raient l’épo­que insou­ciante où je venais sen­tir ici le repos, à tra­vers un bon­heur tou­jours immua­ble. Car ce petit lieu de recueille­ment et de nos­tal­gie m’avait tou­jours sur­pris. Il sem­blait m’appren­dre les arca­nes d’une reli­gion dont il était le grand prê­tre, et je m’enivrais de cette sen­sa­tion enva­his­sante lors­que je m’y réfu­giais, la sen­sa­tion de pou­voir quin­tes­sen­cier ce monde du rêve et de la réflexion duquel j’appre­nais à deve­nir le maî­tre.

Pai­si­ble­ment, le ciel se glau­quait en des tein­tes d’aqua­rium, lais­sant froi­de­ment à mes yeux la con­tem­pla­tion d’un vaste étang de glace.

J’étais comme happé par un sou­dain sen­ti­ment de déso­la­tion. Admi­rant plus ardem­ment les nuées, des sen­sa­tions revi­vis­cen­tes de cette mon­ta­gne, gar­dienne chry­sé­lé­phan­tine du monde que je m’étais bâti loin des sen­tiers obli­ques, venaient me récon­for­ter. Car les pala­ces mar­mo­réens, avec leur richesse froide, ne valent jamais les petits coins per­dus d’un para­dis, tel que l’était celui-ci, où les pay­sa­ges res­plen­dis­saient, tan­dis que toute la nature, tan­tôt plon­gée dans un silence frais, tan­tôt grouillante d’acti­vité, me sub­ju­guait.

De là, je sen­tais en moi une telle joie, pour­tant si sim­ple, que tout mon être en fré­tillait d’exal­ta­tion. Il m’appa­rais­sait que j’étais chez moi. Je retrou­vais de vieux amis. Un sapin me saluait de toute sa hau­teur, tan­dis que des oiseaux me chan­taient la bien­ve­nue. Ils m’encei­gnaient de leur récon­fort bien­veillant dont le charme mys­ti­que me sub­mer­geait tota­le­ment.

Main­te­nant que la nuit était tom­bée, je ten­tai de dor­mir. Quel­ques étoi­les scin­tillaient dans la tor­peur bleue du ciel. Puis, les arbres étaient len­te­ment balayés par le vent. Le flam­beau suprême dont la lueur bla­farde sem­blait, exta­ti­que, m’empor­ter au loin dans un uni­vers de soli­tude enchan­te­resse, m’illu­mi­nait de sa pénom­bre, dont les filets d’argent se heur­taient aux feuilles. Je le sen­tis alors me rem­plir les pou­mons d’un air sec et âpre. C’était une odeur incon­nue qui me fit tous­ser et me rele­ver de sur­prise. Un son étrange se fit peu après enten­dre. Si pro­che, si loin­tain, à l’autre bout du monde, né des gran­des plai­nes blan­ches et ver­tes et des tor­rents mugis­sant. C’était un cri mys­ti­que et bes­tiale, la pré­misse de l’effroi, de l’épou­vante, et de la mort. Toute l’extase s’était main­te­nant tour­née, la peur au ven­tre, vers un échap­pa­toire à la pri­son lunaire.

Serpentins du silence (level 1 de la CaR poètes 2)

Le silence enlacé de ses las­ses vipè­res

Se lovait lan­gou­reux aux abords de la mer.

L’opa­lin dou­lou­reux enrou­lait ses vis­cè­res.

Les ténè­bres d’écaille y glis­saient, sur l’amer…

Le nuage lacté y lis­sait son ovale.

Une roche sor­dide acco­tait son aval.

Le rep­tile lar­moie dans son cœur engourdi.

Son aura de noir­ceur empoi­gnait l’air ourdi.

L’écho d’une voix rogue… émaillée… véhé­mence !

Immis­çait, per­ni­cieux, son pétrin de faïence.

La fan­tas­ti­que gui­vre amu­sait tout le ciel.

Et moi je sou­riais, devant la faran­dole,

Dès lors que l’ovi­pare avait pondu son œuf

Comme un can­dide creux d’où fût sorti tout neuf

Un nou­veau ser­pen­tin de nua­ges d’envol !

Le nuage lacté écu­mait sur l’ovale !

Essai sur le regret et la solitude

Vendredi, juin 19 2009

L’oni­risme soli­taire où s’exalte l’uto­pie

« Que ceux qui savent com­bien la pre­mière épreuve de la vio­lence et de l’injus­tice irrite un jeune cœur sans expé­rience, se figu­rent l’état du sien. » Ber­nar­din de Saint Pierre, in « Essai sur J.-J. Rous­seau »

Dans cette vie inquiète, aba­lour­die, où la splen­deur était pros­crite, où s’abâ­tar­dis­sait l’éclat des talents sous la pompe gro­tes­que et cocasse du « monde moderne », je vou­lais me sou­ve­nir de ces matins éva­nes­cents où j’allais admi­rer la beauté céleste de la mon­ta­gne, où je n’entre­voyais pas de refuge plus doux que celui de la soli­tude. Quelle puis­sance l’amour n’exerce-t-il pas sur une belle âme ! Et qu’est-ce que ce mal intrin­sè­que et per­ni­cieux qui ronge la gran­deur, incite à la débau­che, pro­meut la super­fi­cia­lité, et qui con­duit iné­luc­ta­ble­ment à la ruine ? J’eus sou­vent ce sen­ti­ment acerbe et insai­sis­sa­ble. Dans la déca­dence, l’oppro­bre de l’esprit, le déclin du vrai goût qui fai­sait jadis les rangs de la société, on me repro­cha un cer­tain raf­fi­ne­ment qui eût, pour ces per­sé­cu­teurs, sus­cité le ridi­cule. L’uni­vers tout entier était jaloux du talent qu’il ne com­pre­nait pas ! Cette ratio­na­lité absurde devant laquelle on eût voulu que je ram­passe me fai­sait essuyer une ava­nie san­glante et insup­por­ta­ble.

Je vou­lais vivre, à l’ins­tar de Paul et Vir­gi­nie , dans cette matrice arca­dienne et idyl­li­que qui pro­met­tait un bon­heur supé­rieur. J’y ima­gi­nais éle­vée une mon­ta­gne chry­sé­lé­phan­tine, à jamais écar­tée des sen­tiers obli­ques où pul­lu­laient le crime et la niai­se­rie superbe.

Ainsi après mon exil, j’allais cou­rir dans les sen­tiers lumi­nes­cents de la mon­ta­gne et de ses forêts. Un soleil opa­lin trans­cen­dait pres­que tou­jours ses peti­tes clai­riè­res per­dues et aban­don­nées. Loin du tumulte, on y res­pi­rait un air si pro­fu­sé­ment par­fumé des efflu­ves nos­tal­gi­ques, qu’il m’était par­fois arrivé d’en pleu­rer. Une quié­tude céleste aba­lo­bait alors toute la forêt. On n’écou­tait plus que ces chants exul­tant d’allé­gresse que sem­blait offrir la nature. C’était une mélo­die gra­cieuse, liquo­reuse, sucrée, qui com­blait l’atmo­sphère, m’absol­vait quel­ques ins­tants des insup­por­ta­bles con­train­tes d’un monde men­son­ger.

En ces ins­tants si repo­sants, j’avais le sen­ti­ment d’être investi d’une faculté par­ti­cu­lière. Elle éma­nait de ce qui m’était apparu comme une pas­sion « divine ». Incons­ciem­ment, je reve­nais en quel­que sorte à mon carac­tère natu­rel, aban­don­nant ce carac­tère hérité de la société qui m’avait si sou­vent incité au men­songe, à la calom­nie, et à la cruauté… Je réin­ves­tis­sais cet espoir bien­veillant tan­dis que toute mon âme s’en féli­ci­tait sans crainte.

Car avec le temps, « la vertu était deve­nue un prin­cipe archaï­que et démodé », si bien que l’hon­nête homme qui aupa­ra­vant se fût féli­cité d’être brave et plein de bonté, était désor­mais l’objet d’une per­sif­fle­rie injuste, devant laquelle la Vertu se devait de fuir lamen­ta­ble­ment.

J’ai quant à moi sou­vent été cette Vertu. Si sou­vent que j’en ai, il me sem­ble, encore une plaie béante au cœur, qui ne par­vient mal­gré le temps à se cica­tri­ser. Le temps, au con­traire, retrans­crit dans mon trau­ma­tisme cha­que souf­france, cha­que gémis­se­ment, et cha­que cris­se­ment, sub­sti­tuant à leur clarté effroya­ble une ful­gu­rance qui rava­gea et exter­mina mon inno­cence. « Les vrais para­dis sont ceux qu’on a per­dus. »

Ce fut ce que tou­jours je pen­sai. La société était vouée à l’imper­fec­tion, car elle lais­sait coha­bi­ter le juste avec le débau­ché. Et je ne pense pas que ce fut une fai­blesse de ma part de ne jamais la sup­por­ter. Dans quel des­sein me serais-je lais­ser avi­lir devant une telle médio­crité ? Et com­ment aurais-je fait pour ne pas céder, alors que la seule peine d’y pen­ser m’en fai­sait déjà vaciller d’effroi ?

J’esti­mai que je n’étais pas davan­tage fait pour éprou­ver de la souf­france que pour en faire éprou­ver à autrui. La dou­leur deve­nue quo­ti­dienne m’était pour­tant iné­vi­ta­ble, tant elle était au cœur des mes préoc­cu­pa­tions inti­mes. L’homme ver­tueux est forcé de vivre seul, et c’est son vrai bon­heur.

Je me repo­sais donc sur tous ces ins­tants de calme où je pou­vais vivre sans honte. Mal­gré les bal­les que je por­tais en moi, le petit coin de mon­ta­gne où j’habi­tais par­ve­nait de temps à autres à me les faire oublier. De ce regard avec lequel, un jour de départ, on vou­drait empor­ter un pay­sage qu’on va quit­ter pour tou­jours, je me pro­me­nais sou­vent. Dans ces moments-là, le ciel était d’une nites­cence si par­ti­cu­lière… Une odeur de bon­heur embau­mait l’atmo­sphère. L’azur se glau­quait en des tein­tes d’aqua­rium. Etran­ge­ment, il avait quel­que chose qui, ajouté au bon­heur pour moi de me trou­ver dans un pay­sage encore vierge de toute immon­dice, me rap­pe­lait le vrai bon­heur de la vie, celui dont j’avais si sou­vent rêvé dans les moments dif­fi­ci­les.

Peut-être que cet endroit m’était devenu si cher étant devenu le sym­bole de toute une vie pas­sée à être heu­reux sans ne jamais s’en être rendu compte. Porté par l’amour aveu­gle, j’avais su m’épa­nouir dans la grâce, sans ne jamais avoir eu à sup­por­ter la honte, le men­songe, ou même la supé­rio­rité. Je me com­plai­sais à me rap­pe­ler ce temps où la bien­veillance n’était pas un défaut naïf.

Je me dis qu’il eût été pré­fé­ra­ble d’oublier le mal­heur ; seu­le­ment, si ce mal­heur qui me ron­geait était un de ceux que l’on peut oublier, je l’eusse alors fait, et nous n’eus­sions alors pu en dis­ser­ter aussi gra­ve­ment. Il m’arriva en outre qu’on me dît, pour me récon­for­ter dans ma peine, que les maux dis­pa­rais­saient tou­jours, que si le corps cica­tri­sait, alors le cœur cica­tri­se­rait. Et j’en tirai alors une peine encore plus pro­fonde. Cette per­sonne était peut-être trop sim­ple pour sai­sir la véri­ta­ble sen­si­bi­lité, qui est l’expres­sion même de l’intel­li­gence. Les maux subits par l’âme ne se résor­bent qu’après qu’on les eût oubliés. Or il arrive qu’à une cer­taine inten­sité, la radia­tion émise par cette tor­ture reste gra­vée dans l’esprit en let­tres de sang. Mon sub­cons­cient, qui pui­sait son essence même dans la libé­ra­tion de la gran­deur inté­rieure, ne s’expri­mait point, mais adjoi­gnait à mes pas­sions la cou­leur sublime qui les ren­dait si rares, uni­ques, et irrem­pla­ça­bles à mes yeux. C’est ainsi que beau­coup de moments pas­sés ordi­nai­re­ment se mirent, après un cer­tain temps, à m’appa­raî­tre dif­fé­rem­ment.

J’étais sans cesse con­quis par des sen­ti­ments exal­tés ou déses­pé­rés. Je ne vivais plus que dans l’uto­pie d’un monde par­fait, quoi­que passé , car le besoin d’être heu­reux parmi les autres ne me fut qua­si­ment jamais acces­si­ble. J’étais incom­pris, peut-être mar­gi­nal, d’une dif­fé­rence trop fla­grante pour pas­ser ina­perçu, et pour que ces­sas­sent de se for­mer autour de moi les cer­cles inso­lents et moqueurs.

Je con­ser­vai ce « défaut » au fil des âges ; j’étais à la recher­che du temps perdu, peut-être même du bon­heur perdu, et je ne le trou­vai jamais ailleurs que dans mes son­ges, mes rêves, et ma soli­tude.

Ma seule con­so­la­tion était que je pour­rais fuir loin, si loin que per­sonne ne me recon­naî­trait plus jamais ; je serais alors seul avec les ves­ti­ges de mon âme. J’y croi­se­rais de vieux sou­ve­nirs pous­sié­reux. Lorsqu’on se perd dans son bon­heur passé, on par­vient par­fois à noyer le mal­heur pré­sent. On ne fait que se lan­guir de plus en plus ardem­ment, ne retrou­vant jamais les sen­sa­tions per­dues. Nonobs­tant, quoi­que la réa­lité quin­toyasse de cette mélo­die fatale, je sub­sti­tuais à mon afflic­tion téné­breuse un besoin, heu­reux mal­gré lui, de vivre au temps regretté… Et peut-être que cette affre sup­plé­men­taire m’avait per­mis de la sub­sti­tuer momen­ta­né­ment à cel­les qui me ron­geaient l’âme cha­que jour un peu plus.

Cepen­dant, comme la vérité reprend tou­jours le des­sus sur ce qu’elle crée, on ne peut pas se retran­cher toute une vie der­rière d’aussi piè­tres bar­ri­ca­des. Face à cette nou­velle race de démons enne­mis du goût et de la vie, on ne pou­vait uti­li­ser son intel­li­gence, car alors cela eût pro­vo­qué leurs rires per­vers et mes­quins.

D’ailleurs, face à de tels fron­deurs, le com­bat était déjà perdu d’avance. Tenant l’injure et la force phy­si­que pour argu­ment, ils impo­saient ainsi leurs idées. C’étaient d’auda­cieux gueux qui se cou­ron­naient phi­lo­so­phes, alors qu’ils eus­sent bien été inca­pa­bles de dis­ser­ter, ne fût-ce que pour l’exem­ple, sans asseoir dans leurs tex­tes la mar­que iné­bran­la­ble de la médio­crité intel­lec­tuelle.

Et le jour où je fus forcé, pour un bon­heur hypo­thé­ti­que­ment futur, de m’exi­ler « au milieu des huées » , la vérité s’abat­tit sur moi tel un rideau de fer froid. Je me ren­dis compte à quel point j’avais eu rai­son en refu­sant de vivre bon gré mal gré les fré­quen­ta­tions que l’on m’obli­geait à avoir. Je devais m’exi­ler de mon par­nasse céleste et de ma mon­ta­gne bien-aimée pour vivre avec la pire engeance de débau­chés : dro­gués, alcoo­li­ques, pau­vres, arro­gants, ter­ri­bles moqueurs jouis­sant de voir l’autre souf­frir à leur place… il arriva même qu’un gar­çon se pen­dît dans sa cham­bre . Et dussé-je rap­pe­ler la gra­vité d’une telle situa­tion, je n’avais pas le choix. Il me fal­lait l’affron­ter.

Comme les vaporeuses figures d'un rêve...

Lundi, avril 13 2009
    Alors que l’après-midi tou­chait à sa fin, le vent char­riait des odeurs vanillées. Elles me remé­mo­raient l’épo­que insou­ciante où je venais sen­tir ici le repos, à tra­vers un bon­heur tou­jours immua­ble. Car ce petit lieu de recueille­ment et de nos­tal­gie m’avait tou­jours sur­pris. Il sem­blait m’appren­dre les arca­nes d’une reli­gion dont il était le grand prê­tre, et je m’enivrais de cette sen­sa­tion enva­his­sante lors­que je m’y réfu­giais, la sen­sa­tion de pou­voir quin­tes­sen­cier ce monde du rêve et de la réflexion duquel j’appre­nais à deve­nir le maî­tre.

    Pai­si­ble­ment, le ciel se glau­quait en des tein­tes d’aqua­rium, lais­sant froi­de­ment à mes yeux la con­tem­pla­tion d’un vaste étang de glace.

    J’étais comme happé par un sou­dain sen­ti­ment de déso­la­tion. Admi­rant plus ardem­ment les nuées, des sen­sa­tions revi­vis­cen­tes de cette mon­ta­gne, gar­dienne chry­sé­lé­phan­tine du monde que je m’étais bâti loin des sen­tiers obli­ques, vou­laient me récon­for­ter. Car les pala­ces mar­mo­réens, avec leur richesse froide, ne valent jamais les petits coins per­dus d’un para­dis tel que l’était celui-ci, où les pay­sa­ges res­plen­dis­saient, tan­dis que toute la nature, tan­tôt plon­gée dans un silence frais, tan­tôt grouillante d’acti­vité, me sub­ju­guait.

    De là, je sen­tais en moi une telle joie, pour­tant si sim­ple, que tout mon être en fré­tillait d’exal­ta­tion. Il m’appa­rais­sait que j’étais chez moi. Je retrou­vais de vieux amis. Un sapin me saluait de toute sa hau­teur, tan­dis que des oiseaux me chan­taient la bien­ve­nue. Ils m’encei­gnaient de leur récon­fort bien­veillant dont le charme mys­ti­que me sub­mer­geait tota­le­ment.

    Main­te­nant que la nuit était tom­bée, je ten­tai de dor­mir. Quel­ques étoi­les scin­tillaient dans la tor­peur bleue du ciel. Puis, les arbres étaient len­te­ment balayés par le vent. Je le sen­tis alors me rem­plir les pou­mons d’un air sec et âpre. C’était une odeur incon­nue qui me fit tous­ser et me rele­ver de sur­prise. Alors un son étrange se fit enten­dre. Si pro­che, si loin­tain, à l’autre bout du monde, né des gran­des plai­nes blan­ches et ver­tes et des tor­rents mugis­sant. C’était un cri mys­ti­que et bes­tiale, la pré­misse de l’effroi, de l’épou­vante, et de la mort.

    Pris par une sou­daine pani­que, je sen­tis que j’avais connu une erreur fatale. Alors que cet appel qui m’était farou­che et inconnu se renou­ve­lait dans la pénom­bre, je me ren­dis compte que je n’avais ni arme, ni défense.

    L’appel sau­vage s’inten­si­fiait encore et encore en démence, me sug­gé­rant la fuite. Je m’y réso­lus. L’adré­na­line me fai­sait qua­si­ment per­dre le con­trôle de moi-même tan­dis que je sen­tais s’appro­cher avec furie quel­que chose d’incroya­ble.

    Je ne pus pour­tant m’empê­cher de reve­nir sur mes pas. C’était comme si une force surhu­maine m’empê­chait de fuir, me rat­tra­pant inexo­ra­ble­ment. Elle, qui m’avait volon­tai­re­ment poussé à décam­per, éveillait tout-à-coup en moi une curio­sité qu’il me fal­lait à tout prix com­bler.

    La lon­gue plainte stri­dente déchi­rait main­te­nant la nuit d’une ardeur de moins en moins féroce, pre­nant pres­que des into­na­tions humai­nes. Je me sen­tais appelé à une vague forme de pitié.

L'appel farouche

Dimanche, avril 5 2009

Comme happé par un sou­dain sen­ti­ment de déso­la­tion, j’admi­rai plus ardem­ment les nuées. Des sen­sa­tions revi­vis­cen­tes de cette mon­ta­gne, gar­dienne chry­sé­lé­phan­tine du monde que je m’étais bâti, loin des sen­tiers obli­ques, me récon­for­taient. Car les pala­ces mar­mo­réens, avec leur richesse froide, ne val­lent jamais les petits coins per­dus d’un para­dis.

C’est donc ainsi que, y ayant grandi, j’étais en mesure de sen­tir, aux odeurs si carac­té­ris­ti­ques qu’elle exha­lait, ainsi qu’aux pay­sa­ges res­plen­dis­sants des­quels elle rece­lait, que c’était là ma seule et uni­ver­selle demeure.

Un son étrange se fit enten­dre. Si pro­che, si loin­tain, à l’autre bout du monde, né des gran­des plai­nes blan­ches et ver­tes et des tor­rents mugis­sant. C’était un cri mys­ti­que et bes­tiale, la pré­misse de l’effroi, de l’épou­vante, et de la mort.

Pris par une sou­daine pani­que, je sen­tis que j’avais connu une erreur fatale. Alors que cet appel qui m’était farou­che et inconnu se renou­ve­lait tout autour de ma posi­tion dans la pénom­bre, je me ren­dis compte que je n’avais ni arme, ni défense.

Ils se rap­pro­chaient dan­ge­reu­se­ment de moi, me sug­gé­rant la fuite. Je m’y réso­lus. L’adré­na­line m’avait qua­si­ment fait per­dre le con­trôle de moi-même tan­dis que je sen­tais s’appro­cher avec furie quel­que chose d’incroya­ble.