Par une journée de tempête, alors que du ciel gris s’abat sur la terre de violents éclairs, mugissants comme pour exprimer la colère d’un Dieu contrarié, la côte de St Malo se trouve troublée, et un cœur crie.
Assis sur les rochers, et contemplant les assauts acharnés des vagues sur les parois de granite qui arment la plage de la forteresse de la mer, un homme réfléchis. La violence de ce décor brutalement pur fait hurler son cœur. Il respire à grandes bouffées, comme s’il s’était trouvé mal. Sa bouche béante laisse indifféremment couler un filet de salive, de façon inerte. Il écarquille les yeux, des yeux rouges semblant vouloir exploser à tout moment, et fixant l’horizon. Il souffre, il souffre en silence, il souffre comme il n’a jamais souffert. Dans ses mains, lesquelles se trouvent décharnées, demeure une lettre. Cette lettre, il est en train de l’écrire, avec la plume qu’il a coincé dans son pouce. Il s’est percé le pouce avec cette plume pour évacuer sa violence. Sur la feuille de papier, il y a de petites gouttelettes rondes éparpillées. Certaines sont rouges, et d’autres, plus importantes, transparentes. Le point commun des ces petites perles est qu’elles viennent d’un même cœur. Puis on peut lire des mots sur cette lettre. Eux proviennent aussi du même foyer que le sang et les larmes, et sont la trace écrite d’une violence intérieure inouïe, déferlée sur une innocente feuille. La lettre dit :
« Mon amour,
« cette lettre est sûrement la dernière. Il me faut quitter St Malo demain, ou mourir. Ils vont « m’arrêter « ma belle, me tuer si je ne m’enfuie pas, pour ne point revenir. La mort n’est rien « pour moi, si tu es « mienne, car ainsi ma vie n’a plus de but. Et, dans ce cas, la mort serait « un délice. Mais rester, c’est « risquer de te perdre ; et mille morts me seraient plus agréables « que d’endurer la tienne.
« Mon amour, je suis désormais voué à mourir. Partir créera ma mort, rester « condamnera autant « nos deux vies. Oui, c’est parfaitement cela mon amour, il me faut « passer le cap de l’au-delà.
« Oublie-moi, mon amie, oublie-moi. Refais ta vie avec un autre que moi, qui n’aurais jamais « mérité une « femme comme toi. Marie-toi. Si tu n’en a pas la force, fais le pour moi. Ais des « enfants. De là-haut je « les regarderai grandir, comme s’il étaient les miens.
« Mon amour, ici se clos notre histoire, dans cette lettre, sur ces lignes, dans l’amour et « la mort. L’amour, la mort… C’est si beau de mourir par amour, et de n’avoir que ce mot à la « bouche. Pardonne-moi de toute cette vague de malheur qui va sûrement s’abattre dans ton
« cœur si fragile et si pur. Nous nous retrouverons, mais l’heure n’est pas venue.
« Adieu ma tulipe, ma fleur des plus beaux printemps, ma joie, ma raison de vivre. Les beaux « jours sont finis. »
Puis distinctement, en bas de page, il écrit ces derniers mots :
« Je suis certain de mourir, mais si par hasard ce n’était pas le cas, je te retrouverai sur l’île « de Jersey, au nord-ouest d’un bourg appelé St John. Je t’attendrai toute la journée du 10 « avril, pour partir avec toi vers la Grande Bretagne. Rendez-vous là-bas, ou jamais. »
Puis, pétrifié de désespoir après ces derniers mots, il éclata en sanglots. C’était trop. Il ne connaissait pas ces sensations. Lui, lui qui avait tant enduré avant, la mort, la maladie, la souffrance. Mais il pleurait pour la première fois avec autant de rage, de force. C’est avec les larmes donc que cet homme découvrit la passion, l’amour inconditionnel pour l’être, le bonheur inoui rien qu’à la pensée de ces lèvres, de ces yeux, de ce corps adoré.
Et c’est avec les larmes que cet homme s’épanouit et devint Homme. L’Homme qui tremble, l’Homme faible, mais l’Homme qui l’assume, qui l’accepte et s’en fait une fierté.
Théophile ( et oui c’est devenu un homme, il a aussi un prénom. ) se leva, jeta sa plume à la mer, et regagna la jetée. Il se rendit au domicile d’un certain monsieur de Jarbet, semant de temps à autre des gouttes de sang de son pouce décharné. Ce monsieur de Jarbet était un rentier d’une soixantaine d’année à qui la nature avait donné deux fils et deux filles. Les deux premiers fils avaient quitté le domicile paternel, et la sœur aînée était entrée au Carmel. Seule la benjamine restait à la maison. M. de Jarbet avait perdu sa femme en couche lors de la naissance de sa fille. Sa mère avait désiré l’appeler Céleste, en souvenir de sa mort future, car elle se rendait au paradis.
Céleste avait grandi. Elle était devenue belle avec l’âge. Elle avait rencontré Théophile deux ans plutôt, alors qu’elle entrait dans sa dix-neuvième année. Dès le premier jour elle l’avait aimé, et ils se jetaient des regards pleins de douceur depuis la première minute. Ils ne s’étaient révélé cet amour que deux mois plus tard, alors que Céleste était tombée dans la mer. Théophile l’avait sauvé des flots, et ils s’étaient étreints pour ne se séparer que dans l’attente de prochains baisers.
Ainsi, Théophile s’était rendu au domicile Jarbet et avait donné une lettre au portier pour mademoiselle de Jarbet. Puis il avait pris ses jambes à son cou et avait disparu vers le port.
Cette nuit-là, Céleste avait fait un mauvais rêve. Plusieurs fois elle s’était réveillé en sueur. Elle avait rêvé d’un bateau, ou plutôt d’une barque. Théophile était assis, dans cette barque. Ces yeux semblaient regarder le vide, et aucune expression ne ternissait son visage.
Il s’était levé, et s’était jeté à la mer. Elle demeurait immobile, tentait de tout faire pour éviter le drame, mais rien ne se passait. Son corps ne répondait plus, sa bouche voulait hurler, mais rien ne sortait. Et elle voyait son amour couler, et sombrer doucement dans les profondeurs abyssales de la marée. Puis ses yeux s’était fermés doucement eux aussi, avec l’incapacité de les rouvrir.
La peur de la mort. Cette peur hante les cœurs, quel que soit l’âge que l’on ai, quelle que soit la blancheur notre âme. Il suffit d’aimer un temps soit peu la vie, la sienne ou celle d’un autre, et l’on ne peut plus penser à la mort sans la redouter.
On n’a plus peur de la mort que lorsque l’on n’a plus de raison de vivre.
La gouvernante appela Céleste. Une lettre était arrivée, elle lui était destinée. L’auteur ne l’avais pas cachetée, et la gouvernante s’interrogeait sur l’identité de ce mystérieux anonyme. Céleste, elle, savait. Ça y est, il lui avait enfin écrit. Elle saurait. Théophile lui avait confié auparavant ses problèmes avec la justice, qui le recherchait pour une affaire bénigne de vol à l’étalage, car Théophile, à l’inverse de Céleste, vivait dans la pauvreté la plus atroce.
En dépliant cette lettre toute tachetée, Céleste eut un haut-le-cœur. L’écriture était bien l’écriture de son amant, mais elle était accompagnée de multiples gouttes de sang.
Son rêve refit surface. Elle le revit lentement sombrer, et se trouva mal.
L’amour, l’amour… Quel rabâchage, en si peu de pages. Mais quoi, on n’a pas finit d’en parler, puisqu’il est centre de tout. L’amour fait naître, l’amour fait grandir, l’amour fait vivre, on s’en nourrit, on en souffre, et finalement il nous tue. C’est maintenant le dernier chapitre des vies de Céleste et Théophile.
Leur histoire n’a aucune importance. Il vont mourir tous deux d’amour, et s’offrir l’un et l’autre la plus belle des fins.
Oui, ils vont mourir.
Théophile s’est enfui pour le port. Dans sa course il est tombé nez à nez avec une brigade, qui le recherche. Tous ses projets d’avenir sont maintenant brisés. Devant lui : la mort. Le lendemain, il sera pendu au coucher du Soleil, car il va servir d’exemple et dissuader les vauriens. Et sa vie prendra enfin un sens dans sa mort.
Céleste ne reverra plus jamais Théophile vivant. Elle s’est enfermée dans sa chambre, pour y rester jusqu’à ce qu’elle accepte le départ de Théophile, ou bien que la faim et la soif aient raison d’elle. Pas un instant elle ne se doute qu’il puisse mourir, cela lui paraît impossible, et elle ne peut y songer.
Le lendemain, elle ne donna plus signe de vie. Murée dans le silence le plus complet, elle s’accrochait tant bien que mal à sa dernière raison de vivre, le retrouver. En fin d’après midi, la gouvernante, affolée, se précipita devant la chambre de la jeune femme. Elle hurla : « Mademoiselle Céleste ! Mademoiselle ils ont votre Théophile. Il va mourir en cet instant, sur la place publique. Oh c’est horrible, je vous en prie dites quelque chose. »
Céleste sortit comme une furie de sa chambre. Elle courut tant qu’elle pouvait, enleva ses chaussures pour aller plus vite, mais en vain. Lorsqu’elle arriva le Soleil disparaissait vers l’Occident, et le corps de l’être qu’elle chérissait flottait, un mètre cinquante au-dessus du sol.
Alors elle tomba à genou. Sans un bruit elle se leva, le souffle coupé, et reprit le chemin de la maison de son père.
En arrivant, elle vit ses rochers, d’où elle avait failli mourir un jour, et où tout avait commencé. Non elle ne se marierait pas, mais peu importait. Elle prit alors une dernière bouffée d’air, et se jeta de là dans l’eau pour sombrer, et retrouver son bonheur là-haut, car dans cette vie personne ne pouvait plus la sauver.
Ainsi s’achève leur histoire. Et même si la mort a pris ces deux amoureux, ils finissent ensemble, enlacés dans la sérénité des cieux, la sérénité de la mort, de cette mort qui ne tourmente pas les âmes qui s’aiment.
A. L.