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Mardi, février 2 2010

Chaque vie est le regret d'une autre

            Cha­que vie est le regret d’une autre, pleine d’illu­sions et de mélan­co­lie, pleine d’espé­rance pour un amour qui ne vien­dra pas.

            La peine capi­tale. Voilà la sen­tence pro­non­cée par le pro­cès de la vie. Et pou­vons-nous ima­gi­ner être heu­reux un jour, s’ima­gi­ner seu­le­ment ce qu’est la Lumière, si cette pen­sée reste gra­vée sur notre front ad vitam aeter­nam ?

            Que je loue le sei­gneur pour sa clé­mence ! Qu’eussé-je pu con­tre ma des­ti­née, qu’eussé-je pu ten­ter pour me libé­rer, ne fût-ce que pour le sur­sis des heu­res, des jours, des mois, et des années, s’il ne m’avait donné la can­deur et l’amour !

            Or vivre me détruit, vivre m’ancre dans ma vie, vivre me retire la can­deur, et m’ôte l’amour, si bien que je me lan­guis de les retrou­ver ailleurs, dans un autre Moi. Vivre me tue. Oui, plus je vis et plus les secon­des pas­sent vite, dans la pla­ti­tude, dans la tur­pi­tude, dans la décré­pi­tude… J’ai lu un jour : « Omnia vul­ne­rant, ultima nocet. » Tou­tes bles­sent, la der­nière tue. Est-il quel­que vérité plus impla­ca­ble que celle-ci !

            Que l’on me rende l’amour… Que l’on me rende la can­deur que ce monde de souf­france m’a ôtée, que l’on me rende à l’igno­rance et à l’Eden, que l’on me donne d’oublier le poids des secon­des, d’oublier mon des­tin, d’oublier mon passé, que l’on me donne de vivre heu­reux comme on vit dans un rêve !

            Cra­chons un bon coup. Je suis sûr que cela va un peu mieux. Je suis sûr pour­tant qu’au fond de vous il reste un peu de cette souf­france qui, comme un rai­sin don­nera du vin, don­nera à votre cœur son ultime nécrose, celle de la défaite, celle d’une défaite telle que vous rêve­rez de ven­geance et non plus d’amour. Vous venez de faire le pre­mier pas vers votre fin. Et vous vous dites que vous n’aviez pas le choix, et que vous êtes encore l’inno­cent que l’on a mani­pulé. Vous avez rai­son : le monde a des rocs et des crocs qui ont rai­son de tout.

            L’amour seul peut sau­ver. Lui seul peut nous faire oublier notre con­di­tion humaine… Mou­rons de nos sen­ti­ments, mou­rons pour eux, car ce sont eux qui nous font vivre, plu­tôt que de vivre le cœur plat, sans pas­sion et sans heurt, dans l’hypo­thé­ti­que espé­rance d’un petit pro­lon­ge­ment, car c’est le temps, le temps vide et plat, le temps long et court à la fois, le temps qui court tou­jours plus vite qui vous rat­trape pour vous assas­si­ner…

            Ne som­mes-nous pas ainsi fait que lorsqu’un oiseau chante, qu’un arbre laisse tom­ber une feuille, qu’une fleur s’émer­veille au milieu d’un champ, que les cieux esquis­sent un sou­rire céru­léen, nous ser­rons nos mains l’une dans l’autre, et nous nous lais­sons sur­pren­dre dans un autre royaume que celui où nos yeux lacry­maux s’embour­bent, en ten­tant de l’attein­dre ? Le doute me gagne.

            Ah ! Le monde est ainsi fait ! Le monde vous méprise ! Il vous accueille à bras ouvert ! Et dans ses bras un poi­gnard…

Une bougie s'allume

Une bou­gie s’allume,

Quand la bise l’éteint ;

Quand la bise s’allume,

Une bou­gie s’éteint.

Ainsi d’un bout du monde,

A l’autre bout du monde,

D’un bout de l’océan,

Aux por­tes du néant,

Nous nais­sons pour mou­rir,

Et vivons pour souf­frir ;

Et l’homme bien­heu­reux

Est un homme immor­tel.

Samedi, janvier 23 2010

Nouvelle- epique

Impa­tiente de vain­cre, le géné­ral Riggs sait que, pour ce soir, ses trou­pes se bat­traient avec une ardeur impi­toya­ble , et qu’elles se défen­draient à tra­vers les bruits des coups de canons se croi­sant dans l’air, pour leur patrie.

« Géné­ral ! Géné­ral ! » hale­tait un offi­cier qui avait couru seul sur la moi­tié du champs de bataille, l’air déses­péré.

«  L’artille­rie … »  

A cette phrase ina­chevé, l’écho de loin­tai­nes explo­sions par­vin­rent aux oreilles de Riggs et de l’offi­cier qui avait com­mencé à lui par­ler, lui con­fir­mant que l’artille­rie venait d’enga­ger la bataille.

« Bien… fais atten­dre la cava­le­rie ; du reste, il faut com­bat­tre ! » ordonna-t-il d’une gra­vité décon­cer­tante, humant l’air comme s’il avait détecté un dan­ger immi­nent… Un ins­tant, le géné­ral se détourna de ses réflexions de stra­tège ris­quant de plon­ger ses hom­mes dans l’abîme s’il ne les menait pas vers une fin sen­sée, il regarda l’hori­zon, son ima­gi­na­tion occu­pée à con­tem­pler les subli­mi­tés d’un pay­sage, que, quel­ques ins­tants plus tard, il ferait dis­pa­raî­tre dans une effroya­ble effu­sion de sang. Les yeux brillants d’émer­veille­ment , il  s’aper­çût qu’à la lumière épa­nouis­sante du soleil l’armure de ses intré­pi­des guer­riers ruti­lait d’un éclat qui met­tait admi­ra­ble­ment en valeur l’élo­quence qu’ils avaient en eux, ce qui sem­blait annon­cer leur pro­chain triom­phe. Riggs, alors qu’ils se tour­naient vers lui pour cla­mer la fidé­lité et toute la con­fiance qu’ils accor­daient à leur maî­tre, en fut aveu­glé. Répri­mant un de ces ges­tes par­fai­te­ment sin­cè­res qui veu­lent dire « merci », pour gar­der son impas­si­bi­lité de géné­ral habi­tué à voir la mort en face, il décrit un mou­ve­ment cir­cu­laire du bras gau­che en don­nant l’ordre à la milice de faire un détour de façon à sur­pren­dre l’adver­saire sur son flanc droit. Ne lési­nant pas long­temps sur les injonc­tions de leur maî­tre, l’infan­te­rie se met en mar­che froi­de­ment, com­pre­nant que la démar­che de con­tour­ner l’ennemi qu’on leur impo­sait, loin d’être inu­tile, était sans doute de la plus sub­tile ingé­nio­sité, étant né de l’esprit de leur géné­ral. Ils con­ti­nuè­rent  dans la plus grande témé­rité ce che­min sur les ornière d’une mort éven­tuelle au com­bat,  et  ensem­ble enton­nè­rent une chan­son assou­pis­sante pour dis­si­per les mor­tel­les angois­ses qui, sur ce che­min, les oppres­saient .

Désolé, mais cons­cient que pour les des­tin de l’huma­nité, le sort d’un sim­ple offi­cier est insi­gni­fiant, et que le sacri­fice de sa seule vie n’a aucune valeur, sinon une vague uti­lité, Riggs se fen­dit d’un ric­tus hai­neux, imper­tur­ba­ble, rom­pant son impas­si­bi­lité en pen­sant que plus tard il devrait ven­ger les âmes de tous ces cou­ra­geux sol­dats morts pour leur patrie et pour la foi qu’il leur aurait ins­piré. Animé par une colère indi­ci­ble qu’on voyait cré­pi­ter dans ses yeux, il fit un geste con­vul­sif, incon­trolé, du pied en mar­te­lant féro­ce­ment le sol, tan­dis que son visage décom­po­sée par la plus vive amé­nité, se trans­for­mait en une expres­sion d’hor­reur : il mau­dit ainsi les fata­li­tés de la guerre, ses obs­cé­ni­tés, et ses atro­ci­tés, car la mort sans cesse acca­ble, et tor­tu­rante comme un cau­che­mar, agi­tait son som­meil .

Ris­quant un œil pour avi­ser, der­rière des volu­tes de fumée épais­sis­san­tes qui depuis quel­ques secon­des avaient envahi le champs de bataille, tan­dis que la pani­que s’empa­rait des bel­li­gé­rants, une magni­fi­que et luxu­riante val­lée, Riggs eut un ins­tant l’illu­sion de devoir se trou­ver au para­dis, du moins, c’était sa pensé éloi­gnée dans quel­que fans­tas­que rêve­rie , ou sinon l’émo­tion et l’admi­ra­tion qui avaient dû magni­fier à ses yeux la vision de ce qui lui appa­rais­sait, de sorte que l’expres­sion de la joie vînt suc­cé­der au sen­ti­ment de la colère sur son visage.

 

Le géné­ral se tenait du haut d’un haut escar­pe­ment ; de là, il aper­ce­vais à tra­vers le brouillard des obus son armées d’inat­ta­qua­bles guer­riers four­miller par le nom­bre et étin­ce­ler par l’éclat du soleil, bien que ce soir celui- ci décrût dans le ciel, les plon­geant bien­tôt dans la nuée.  

Et alors la peur s’empara du géné­ral…

Dimanche, janvier 3 2010

La Mort vous délivre !

La mort, c’est la liberté ! Car il ne peut y avoir de liberté sans la mort. La mort vous déli­vre du monde. La mort est béné­fi­que ; elle donne aux hom­mes ce qu’ils s’achar­nent à cher­cher dans leur vie : la sup­pres­sion des con­train­tes, ou le bon­heur, mais c’est en vain qu’ils y aspi­rent. Tan­dis qu’à vou­loir être libre, on en reste con­traint, enchaîné à une liberté illu­soire, les Hom­mes n’ont pas encore com­pris que la liberté ainsi que la mort sont les deux mêmes enti­tés qui règnent sur le monde, dans une osmose plus puis­sante que la vie ou que l’amour, et qu’en déni­grant l’autre, ils déni­grent la pre­mière ; qu’en recher­chant la pre­mière, ils s’appro­chent de l’autre.

Recou­vrez la vue, mes amis ! Recou­vrez-la ! Sai­sis­sez mes paro­les au-delà des bar­riè­res que les mœurs ont fixées ! Allez, libé­rez-vous ! Vivez, soyez heu­reux ! Vous qui prê­chez la vie, et calom­niez la mort ! Nour­ris­sez-vous du pain de la désillu­sion. Votre monde éphé­mère, pour tou­jours con­damné, a ses relents amers, et la mort est dam­née… Mais pour­tant vous savez que la rai­son me guide ! Vous savez bien pour­tant pour­quoi l’onde se ride. Vous savez bien pour­quoi, vous dépri­mez tou­jours : c’est que vous avez cru aux men­son­ges d’amour !

            Sai­sis­sez-la la mort, c’est votre déli­vrance ! Comme ce Dieu d’amour, que vous prê­chez sur Terre, vous sau­rez qu’elle aussi, est misé­ri­cor­dieuse. Si vous la repous­sez, elle par­don­nera. Elle a un cœur aussi, elle a pitié de vous ! Sai­sis­sez-la très fort, étrei­gnez son doux corps !

            La vie est l’ago­nie qui con­duit à la mort. Pour­quoi souf­frir ainsi, d’un si mal­heu­reux sort ? Vous pou­vez la rejoin­dre main­te­nant, pour tou­jours, n’atten­dez pas demain, la souf­france des jours !

            La mort, vous la bri­sez, infâ­mes créa­tu­res ! Elle vous tend la main, quand vous la dégui­sez ! La vie frotte ses mains, en aiguise sa faux, elle qui cha­que jour, vous coupe un peu de peau… Résis­tez ! à sa lame ali­fère ! Venez plu­tôt goû­ter aux liber­tés qu’aux fers ! Mou­rez sur-le-champ même, car si vous atten­dez, vous mour­rez bien quand même, et vous n’aurez gagné que d’hor­ri­bles souf­fran­ces… Les lar­mes sont des mor­ceaux de ciel trop acide, qui des­cen­dent vos joues, qui piquent vos bajoues… Résis­tez !

            Vivez, ou mou­rez ! Ago­ni­sez, ou déli­vrez-vous !

A la Mort

Tu dégueu­les le monde
Et tu cam­bres tes reins,
Dans l’onde rubi­conde,
Les cieux res­tent sereins.

Tu vis dans l’illu­sion
Que t’apporte demain,
Ton âme est allu­sion
Tou­jours à l’inhu­main.

Ton cœur est une éponge
Que le soleil assè­che ;
Tu dépé­ris et songe :
« D’où me vient cette flè­che ? »

Les mots sont sen­ti­ments,
Les sen­ti­ments sans mots…
Le mis­tral orpi­ment,
Le piment de tes maux…

Ce monde qui te presse
Veut te voler tes lar­mes !
Ce mal­heur qui t’oppresse
Veut te voler tes armes !

Ton cœur est nécrosé,
Le rouge devient noir,
Ton âme sclé­ro­sée
Se colle à l’enton­noir…

Comme un par­fum de bière
Qui te colle à la peau,
Rythme du cime­tière,
De ton âme, ber­ceau !

A tes lèvres ger­cées,
La ciga­rette fume
Des nua­ges per­cés
Qui mon­tent, se con­su­ment…

Tu as les yeux san­glants,
Tu vas pren­dre ta dose,
De ceux qu’on dit cin­glants
Aux teints de cou­pe­rose…


Tu vois naî­tre l’enfer
Et se mou­rir l’oiseau
Dans ta pri­son de fer
Où casse le roseau.

La fenê­tre est ouverte
Et tu prends ton envol,
Tu vois le monde inerte,
Tu te crois ros­si­gnol.

Tu rêves « liberté »
De tes bras ali­for­mes ;
Tu sai­sis la clarté
De tes mains fili­for­mes.

Et tan­dis que tu tom­bes
Vers le bitume amer,
Tu mon­tes et sur­plom­bes
De ton ombre l’éther.

Tu vois la Mort en face,
Elle n’est pas si laide.
Son sou­rire est rapace
La main qu’elle tend t’aide.

Elle a les che­veux blonds
Et le teint déli­cat,
Et ses cris vaga­bonds
Apai­sent tes tra­cas.

Le monde la méprise !
Cette dif­fa­ma­tion
Pro­vo­que ta sur­prise
Et ton excla­ma­tion !

Tu la trou­ves jolie,
Tu l’aimes de plus belle.
Elle a l’œil ravioli
Et des airs de rebelle.

Voilà qu’elle t’agui­che,
Tu tom­bes sous sa coupe,
Vul­gaire est le pas­ti­che,
Mais ter­ri­ble est sa croupe.

Tu voles un bai­ser
A sa bou­che mutine
Un goût de liberté,
Et d’orgies endo­cri­nes !

Les roses de la haine

Je suis la pluie qui mouille,
Je suis le vent qui sèche,
Le passé qui te rouille,
L’ave­nir qui t’empê­che.

Je suis l’ombre qui court,
Une bête des ombres,
Le tour­ment de tes jours,
De tes jours les plus som­bres.

Je suis la véhé­mence,
Qui te brûle. Tabide !
Je suis la radiance,
Qui t’irra­die. Mor­bide !

Ton cœur est une éponge,
Et je l’assè­che­rai !
L’émoi suc­cède au songe,
Je te l’arra­che­rai !

Je suis l’amour qui t’aime,
Le par­fum qui t’entraîne ;
Qui der­rière toi sème,
Les roses de la haine !

Lundi, novembre 23 2009

L'insondé de la mort

Durant les jours qui avaient suivi l’hiver, mon front s’était dégarni et j’avais perdu de mon éclat. Je fai­sais par­tie de ces hom­mes qui ont depuis long­temps dépassé l’âge éloi­gné de la cin­quan­taine, si bien que mon corps com­men­çait à se mar­quer de ridu­les, et que mon visage flé­tris­sait comme une vieille femme. Mais cela ne m’affli­geait point, car j’avais tou­jours conçu le moment de la décré­pi­tude comme le châ­ti­ment d’une vie menée trop jus­te­ment ; c’est pour cela que le temps me con­damne. En me pri­vant des beau­tés qui avaient ravi les plus jolies filles et me les avaient offer­tes, comme atti­rées par mon par­fum, puis en m’ôtant la vie. Du moins, la crainte de la mort ne rési­dait en aucun cas dans cette dis­pa­ri­tion des réa­li­tés char­nel­les, parce que je me per­sua­dais que l’esprit sur­vi­vait tou­jours à la mort, ainsi que les ecclé­sias­ti­ques avaient l’habi­tude de nous le dire, mais dans la pers­pec­tive d’une souf­france atroce. Ces signes de vieillesse étaient pour moi les pré­mi­ces d’une mort qui bien­tôt irait me poi­gnar­der insi­dieu­se­ment. C’est cruel, en effet, mais c’est le prix d’une vie trop plai­sante et d’une enfance bien­heu­reuse.

Je com­pre­nais qu’un tel mal­heur, ou des­tin immi­nent, vou­lût me frap­per et m’abî­mer dans l’uni­vers insondé des dam­nés, inconnu, puis­que je pré­ten­dais le méri­ter, mais ne com­pre­nais pas la sen­sa­tion que la mort m’indif­fé­rât, et que je n’en éprou­vasse aucune peur, pas même la peur de souf­frir. Je devais pour cela m’être pré­ma­tu­ré­ment lassé par la vie deve­nue morne, insi­pide, dépouillée de tou­tes les vicis­si­tu­des et de tous les bon­heurs aux­quels j’avais aspiré, et trou­ver dans une fin si abjecte une sorte de déli­vrance. C’est à dire que j’étais devenu sénile, et que j’aurais désor­mais bien du mal à arra­cher de mon visage l’air apa­thi­que qui m’avait réduit à l’état d’un futile sexa­gé­naire, tout décati, et tout buriné par l’imprévu du temps, l’imprévu de la mort. De telle façon que je n’igno­rais plus rien de la vie pour crain­dre les affres d’une mort qui me serait, par la même, une nais­sance nou­velle.

Eperdu dans les mal­heurs de cette nature, de quel bien pré­cieux me serais-je alors séparé en mou­rant ? J’étais veuf et n’avait point d’enfant, ce qui enle­vait cha­que jour un peu de son charme à mon exis­tence. Aussi ne trou­vais-je plus aucun plai­sir à exis­ter, et comme je n’avais plus de femme qui vivait à mes côtés, et qui don­nait à mon âme l’onde assou­pis­sante de l’amour, ma vie s’était insen­si­ble­ment emplie d’un déses­poir morne, puis pro­fond. Plus mort que vif, mon coeur n’éprou­vait plus la peur de per­dre ce que je tenais de la vie, et que je ché­ris­sais tant.

Jeudi, novembre 19 2009

Lettre ouverte à Alphonse de Lamartine

Je croule sous ton poids, bon ou fatal génie,
Lors­que, lisant tes vers, j’en palpe l’har­mo­nie,
Comme on palpe un fruit pour voir s’il est bien mûr :
J’ai goûté ta gran­deur, main­te­nant j’en suis sûr.

    Je caresse tes pages sages,
      Le par­fum qu’exha­lent leurs flots,
      Le satin qu’offrent tes riva­ges,
      Quand on en atteint les échos ;
      La lune y casse ses œufs blancs,
      Dans les cieux sem­bla­bles aux bancs
      Sur les­quels on s’assoit le soir,
      Lors­que notre cœur, soli­taire,
      Mori­bond que tant vou­draient taire,
      Vient pro­me­ner son déses­poir.

Sou­vent, devant chez moi, pleure le pay­sage,
Et je vois, au-des­sus, ton céleste visage,
De son teint bien­veillant, prier, bai­gné des vents,
Pour nous, pau­vres mor­tels, et pau­vres indi­gents.
Le suc ambré d’un vin, qu’on goû­te­rait au soir,
Lorsqu’on voit les val­lons trem­per leur déses­poir,
Et que, dans l’onde pure, en toi­les oni­ri­ques,
Se mêlent aux reflets tes vers mélan­co­li­ques ;
Ces soirs où tes rai­sins, de tant d’années muris,
S’épan­chant dans nos cœur, y trou­vent leurs abris,
Je bran­dis tes écrits aux étoi­les vaillan­tes,
Pour qu’on les pro­té­geât des cri­ti­ques saillan­tes.
Cyn­thia a bien sou­vent, de sa pâle chlo­rose,
Été seule lumière au jar­din de ma rose,
Et pour­tant la beauté, comme reli­gion,
S’exalta, par ton luth, en toute pas­sion,
Quand je lus tes pen­sées, impré­gnées dans leurs pages,
Et que leur mélo­die modu­lait les riva­ges,
Et d’eux tirant la flûte, et cueillant aux frai­siers
Des fruits frais, fre­don­nait la dou­ceur des bai­sers.

Dimanche, novembre 15 2009

Ô voile du rêve

J’ai depuis trop long­temps vogué, dans ce fri­mas,

Saisi de tes fris­sons je ser­rais ce bour­ras

Très fort, con­tre mon cœur.

 

J’ai vu trop d’alcyons, per­dus sur cette rive,

De ten­dresse éplo­rée dans l’onde mala­dive,

Se mou­rir en sou­pirs.

 

Je ne te retiens plus, rêve­rie poly­an­dre,

Je ne t’encom­bre plus de mon poids de Cas­san­dre,

Ni de mes tris­tes pleurs.

 

Dès que mon œil san­glant te verra s’éloi­gner,

Vou­lant vers ton image adve­nir se soi­gner,

Pourra-t-il s’y blot­tir ?

 

Oui, j’ai tout délaissé, pour tes appâts de miel,

Je fus prêt à souf­frir, à me per­dre en ton ciel,

A te livrer ma vie.

 

Main­te­nant que les vents souf­flent tes arti­mons,

Que ces mers de Cadix retien­nent tes timons,

Laisse-moi m’assou­pir.

 

Dans l’esquisse du temps s’estompe ton image,

Quand la mer lacry­male emporte ton ramage,

A l’aube de l’envie.

 

Ton mât cythé­réen roule vers l’hori­zon,

Sur ces flots lan­gou­reux, qu’enli­sent les sai­sons,

Piégé pour y crou­pir.

Mercredi, novembre 11 2009

A.T sur le Mensonge

Tou­jours dans la dou­ceur on voit muer l’hor­reur ;

Tou­jours dans nos espoirs on voit le déses­poir.

 

Est-ce que le naïf récon­forte le seul

Quand il le rend cap­tif et qu’il coud son lin­ceul ?

 

Est-ce que le men­songe arbore le velours

Quand il rend l’illu­sion de don­ner de l’amour ?

 

Pour­rai-je jamais croire aux mira­cles sou­dains

Si se déguise en or tout le froid du dédain ?

 

Une can­dide fleur inca­pa­ble du vrai

Vous peut-elle admi­rer sans n’être que l’ivraie ?

 

Pour­rai-je croire à l’ange ave­nant, aux péta­les,

Si tous ceux que je voie ne sont que des démons,

Qui dans leur indi­gence igno­rent tout le mal

Qu’ils jet­tent à ma face en leur indé­ci­sion ?

 

N’est-il pas mons­trueux de jouer par le men­songe,

De vou­loir le bon­heur en lui pas­sant la longe ?

Et peut-on recueillir en soi tou­tes les pei­nes,

Quand soi-même on vou­drait être aidé pour les sien­nes ?

 

La prière con­fuse a-t-elle le pou­voir

De cal­cu­ler le bien chez ce fol­let du noir ?

 

Et le trou­ble lui-seul ne s’empare-t-il pas,

Dans ma désillu­sion de ter­ri­bles appâts ?

 

Ce même trou­ble hagard n’est-il sou­vent pro­fus

Quand je fais ma prière, agacé ou con­fus ?

 

Et n’est-il pas abjecte en men­tant à mon cœur,

D’espé­rer l’illu­sion d’en sécher tous les pleurs ?

Lundi, novembre 9 2009

Le ça, le moi et le surmoi

http://www.maieus­the­sie.com/nou­veau­tes/arti­cle/ca_moi_sur­moi_soi.htm

Dimanche, novembre 8 2009

Madame Brumillon

    Sté­pha­nie Bru­mil­lon, née en Auver­gne, fai­sait par­tie de ces fem­mes âgées qui gar­dent en elles les pré­cep­tes aus­tè­res de leur jeu­nesse. De son défunt mari, elle ne par­lait qu’en levant ses yeux de bonne chré­tienne au ciel, comme pour prier le sei­gneur devant l’éta­lage de ses mal­heurs. C’était une vie de peine qui l’avait tué, et ce serait sans doute la même fin pour elle, disait-elle. Sa petite mine cris­pée, au-des­sus de laquelle ses che­veux redou­ta­ble­ment bien entre­te­nus dans leur can­deur, lais­saient qui­con­que la voyait au gro­tes­que de la situa­tion, car la beauté à cet âge-là, quoi qu’on y fasse, n’existe plus que dans le besoin de vanité, lui don­nait mal­gré tout son fard et ses arti­fi­ces, un faciès péni­ble à sou­te­nir, de ceux qu’on dit en pas­sant : « Il en faut pour­tant des comme ça. »
Et en effet, cette pau­vre dame se fût résu­mée à cette seule phrase si l’on n’eût point ajouté à sa morne des­crip­tion un carac­tère nou­veau, qui l’eût arra­ché à cette pitié pro­gres­si­ve­ment accor­dée par ceux qui ne la con­nais­saient que de vue, ou ceux qui, igno­rant sa malice retorse, n’avaient pas dès le début pris garde devant ce vilain petit canard capa­ble de meur­tre.
    C’est ainsi que dans cha­que regard qu’elle por­tait, on voyait reluire quel­que rage dont la pro­ve­nance res­tait incon­nue. Sa folie n’avait aucune prise, elle nais­sait ainsi qu’une averse lors des gibou­lées prin­ta­niè­res.
    Or il se trou­vait que dans sa grande mai­son de trois éta­ges, elle louait à prix d’or les cham­bres. Il lui eût paru inhu­main de gar­der tout ce luxe pour elle seule, sans qu’elle n’en fît pro­fi­ter les autres, et par la même, sa bourse avare, dont les même fils ser­rés cris­paient son visage hys­té­ri­que. Les éta­ges n’étant pas grands, et les famil­les qui y cré­chaient nom­breu­ses, elle avait refusé d’ins­tal­ler plus de cinq per­son­nes par étage. Cel­les-ci étaient trai­tées du mieux qu’elles pou­vaient l’être – et c’est peu dire sachant que c’était Mme Bru­mil­lon elle-même qui fai­sait le ser­vice et le ménage –, leur offrant par­fois de rares sou­ri­res dont la mal­veillance pour­tant ne trom­pait pas. Elle, veillait sur le rez-de-chaus­sée, où se trou­vaient les objets de valeur dont elle redou­tait à cha­que ins­tant le ravis­se­ment.
    Très tôt, dès que son petit-fils Alexan­dre eut l’âge qui sub­sti­tue à l’amu­se­ment du bébé, la las­si­tude du gar­çon, elle le ren­voya.
    C’est ainsi qu’un beau soir, arri­vant dans sa cham­bre, elle lui avait hurlé de faire sa valise, et que dans dix minu­tes il serait dehors, arguant qu’il n’aurait qu’à aller voir ses amis qu’il lui pré­fé­rait tant, au lieu de lui don­ner d’insup­por­ta­bles cor­vées, à son âge ingrat, et de dévo­rer tout son pain sans ne lui rap­por­ter aucun retour.
    Le jeune homme, d’une quin­zaine d’années, pris dans l’étau d’une si forte peine, celle qu’impose l’amour indé­fec­ti­ble éprouvé pour ceux qui nous ont éle­vés, se refer­mant sur lui avec une con­fu­sion ter­ri­ble, n’avait rien dit, était resté devant sa coite lampe, à trem­bler comme dans un cau­che­mar, puis reve­nant à lui, il s’était empressé d’emme­ner ce qu’il pou­vait, ce qu’il aimait ; il vou­lait empor­ter éga­le­ment les sou­ve­nirs heu­reux, mais il eût pleuré à s’achar­ner davan­tage, car hélas, il n’y en avait point qui fus­sent tels.
    Les parents d’Alexan­dre, eux, morts pré­ci­pi­tés dans un ravin avec leur atte­lage de qua­tre che­vaux, qui s’étaient embal­lés pour une rai­son incon­nue, alors que leur fils n’avait qu’un an, avaient amené la ter­ri­ble ques­tion du « qui allait s’occu­per d’Alexan­dre ». Sa main for­cée par la con­jonc­ture, la mégère n’avait pas pu refu­ser, et avait même dû s’empres­ser de le recueillir pour ne point paraî­tre abjecte, ce que sa vanité n’avait tou­jours pas par­donné. Peut-être même venait-elle de pren­dre sa ven­geance, elle, qu’elle avait atten­due comme un mes­sie.
    Débar­ras­sée du gar­ne­ment qui la déles­tait cha­que jour de ses pro­vi­sions, et dont l’amour l’étouf­fait tant elle était inca­pa­ble elle-même d’en don­ner en retour, elle sou­rit, dans le ric­tus impé­rieux de sa som­bre face. « Qu’il aille voir ailleurs, si j’y suis, ce méchant bou­gre ! » affirma-t-elle en riant, la gorge déployée, ce qui, incroya­ble, n’avait pas dû se pro­duire depuis la mort de son époux.
    Ce soir, elle avait sans doute cho­qué les cons­cien­ces de tous, car ce n’étaient pas les mai­gres cloi­sons lam­bris­sées ou encore les quel­ques mètres les sépa­rant de leur hôte qui avaient empê­ché aux pen­sion­nai­res d’être sai­sis par le drame d’une telle scène, qui quel­ques minu­tes après qu’Alexan­dre eût débar­rassé le plan­cher pous­sié­reux du rez-de-chaus­sée à grands coups de pieds dans le der­rière, avaient cru voir encore les lar­mes cou­ler devant les vio­len­ces insen­si­bles des cris injus­te­ment, ter­ri­ble­ment, odieu­se­ment pro­fé­rés. Fol­co­che, ainsi qu’elle fut sur­nom­mée, n’avait pas prévu qu’éli­mi­nant Alexan­dre, ceux qui la nour­ris­saient du prix du pen­sion­nat l’éli­mi­ne­rait à leur tour.
    Du pre­mier étage, les Dus­so­tier qui ne fai­saient qu’escale dans cette mai­son lugu­bre, étaient des­cen­dus, fai­sant jaillir l’esclan­dre.
    - A-t-on jamais vu par­ler ainsi à un enfant ! Que vous a-t-il fait ! Est-il seu­le­ment res­pon­sa­ble de vivre et de res­pi­rer ? lui lança mon­sieur Dus­so­tier.
    La vieille dame ne s’y atten­dait pas, et ne sachant dans son tort que leur répon­dre, elle leur sou­rit dédai­gneu­se­ment, fai­sant s’éta­ler sur sa figure rogue ce mépris con­des­cen­dant qu’on impose aux pau­vres esprits.
    C’était de trop, les Jour­dain et mon­sieur Pame­lin, eux-mêmes arra­chés à leur som­meil par la dis­pute, s’étaient ima­gi­nés pour se ren­dre compte de la catas­tro­phe, que cela fût arrivé à leurs filles ou leurs fils, et sai­sis d’émoi, ils avaient des­cendu l’esca­lier chan­ce­lant sous leurs pas aga­cés, qui puait une misère à laquelle ils n’avaient pu s’habi­tuer que dans l’obli­ga­tion de trou­ver un gîte pen­dant leur voyage.
    Lâchant leur verve sur la petite femme vile et sar­cas­ti­que, ils lui lan­cè­rent à leur tour des inju­res.
    - Eh bien ! Madame ! Répon­dez donc si vous croyez vos bas­ses­ses légi­ti­mes ! Celui qui parle à un enfant comme ça est-il seu­le­ment digne de s’en occu­per ? C’est ainsi qu’on forme la méchan­ceté dans les esprits madame, en répri­man­dant sans rai­son, d’une manière igno­ble, hurla madame Jour­dain.
    Ne répon­dant jusqu’alors que dans ses yeux de fouine aux brû­lan­tes invec­ti­ves, elle rom­pit le silence, à la stu­pé­fac­tion gran­dis­sante de tous.
    - Mêlez-vous donc de vos affai­res, j’en ai éle­vés d’autres avant vous !
    Elle n’osa pas en dire plus, sur­prise d’effroi devant la fureur qu’on lui oppo­sait chez elle. Pathé­ti­que­ment, elle alla s’asseoir sur une chaise, qui se tré­moussa sous le gros corps l’oppres­sant.
De là, la fric­tion des humeurs se ralen­tit. On ne fit plus que bou­gon­ner,  les clients firent leur bagage et quit­tè­rent la mai­son mal­saine, con­for­tés dans leur ami­tié com­mune par cette épreuve.
    Amis de lon­gues dates, les Dus­so­tier, les Jour­dain, et le père Pame­lin – dont la famille se fai­sait une joie du départ quoiqu’ils l’aimas­sent bien dans sa bon­ho­mie sim­pliste – orga­ni­saient tou­jours ensem­ble pen­dant leurs vacan­ces un voyage qui les amu­sât.
    René Dus­so­tier, grand homme cos­taud, était le père de la famille, et il trai­tait son épouse, Michèle, mal­gré son visage des plus com­muns, comme on eût traité Didon ; il voyait depuis leurs dix années de vie com­mune en elle quel­que tré­sor qui ne s’entra­vait jamais des traits de la las­si­tude. Cette qua­lité qu’elle voyait en lui la fai­sait rire, et elle s’en éton­nait tous les jours d’ailleurs, comme s’embar­quant à cha­que ins­tant avec lui pour Cythère. De leur union n’était née qu’une seule enfant, Lydie, dont la beauté était telle qu’on s’éton­nait en l’admi­rant de la lai­deur des parents ; d’un an moins âgée qu’Alexan­dre, elle pos­sé­dait tout comme ses géni­teurs un sang bouillon­nant, sans que cela ne l’empê­chât de souf­frir la com­pas­sion, l’amour ou la pitié. C’était d’ailleurs cette bien­veillance même qui fai­sait, alliée à sa force morale hors norme, d’elle une fille fort bien con­si­dé­rée et dont on était fière dans toute la famille. Le diman­che, après qu’ils fus­sent allés à l’église, elle pas­sait la soi­rée, par­fois même une par­tie de la nuit, à dis­tri­buer devant le par­vis les sou­ri­res et les pains à la con­fec­tion des­quels elle avait mis tout son cœur, la veille.
    Chez les Jour­dain, au con­traire, le cou­ple s’était lassé, mais se res­pec­tait, et avait sans doute sub­sti­tué à la pas­sion du pre­mier amour une ami­tié pro­fonde. Roger et Marie éle­vaient leurs deux fils, Jac­ques et Mar­tin, frè­res jumeaux, de dix ans, qui n’avaient pas com­pris pour­quoi ils avaient brus­que­ment quitté la mai­son chaude pour se retrou­ver au dehors, mais qui res­pec­taient leurs parents et les sui­vaient sans ques­tion­ner. La famille des qua­tre vivaient bien, quoi­que moins riche que la pré­cé­dente, et Roger, énervé de la façon dont la mégère qu’il haïs­sait dans son silence avait con­gé­dié Alexan­dre, gar­çon avec lequel il s’était entre­tenu avec plai­sir, et en qui il trou­vait une gen­tillesse impres­sion­nante au regard de cette seule famille – si on pou­vait appe­ler cela ainsi – qui l’avait élevé, n’avait pas pu résis­ter de sui­vre les autres, et de dire ce qu’il avait sur le cœur à Mme Bru­mil­lon. Sa femme et ses enfants, étaient alors quoi­que silen­cieux, en par­fait accord avec lui.
    Enfin mon­sieur Paul Pame­lin était un gros bon­homme, qui dans sa jeu­nesse avait par on ne sait quel envoû­te­ment entraîné une femme et obtenu d’elle qu’elle lui fît sept enfants res­plen­dis­sants. Il vivait dans le luxe que son métier lui pro­di­guait, et sa famille qui l’aimait gen­ti­ment sans le voir trop sou­vent, pré­fé­rait pas­ser d’autres vacan­ces que les sien­nes, car le vaga­bon­dage ainsi qu’ils nom­maient ses voya­ges avec les Dus­so­tier et les Jour­dain, ne les inté­res­sait pas, et ils pré­fé­raient de loin pro­fi­ter des quel­ques jours sans embar­ras qu’ils avaient à mener des vies de roi, se levant aux heu­res qui leur plai­saient, se cou­chant de même, s’exal­tant dans leurs amours pour la lit­té­ra­ture, le luxe d’un sapin de Noël, ainsi que d’une mai­son chaude aux tables trop nour­ries de vic­tuailles, dont le nom­bre et la richesse impres­sion­naient. Très casa­niers, ils ne s’étaient pas com­plu à sui­vre Paul, qui aimait tou­jours bati­fo­ler au lieu de sen­tir le calme chaud de la che­mi­née, agré­menté de celui du pou­let frit, le réchauf­fer. Ce n’était pas pour autant qu’ils s’étaient dis­pu­tés ; ils fai­saient tout pour évi­ter les dis­cor­des, et ils pré­fé­raient con­ci­lier les goûts de cha­cun dans le calme et l’aplomb qu’ils ché­ris­saient, plu­tôt que de voir écla­ter leur unité filiale, dont ils avaient cons­cience de l’impor­tance suprême.
    Alexan­dre n’avait pas fui très loin, et s’était arrêté sur le per­ron d’un appar­te­ment de la même rue, à une ving­taine de mètres de la chau­mière de sa grand-mère. Il eût tout donné pour ne pas être con­traint de venir frap­per, dans quel­ques heu­res, au car­reau, d’atten­dre que la vieille se déci­dât à lui ouvrir en échange de coups et de regards acé­rés pareils à des cou­teaux remuant ses entrailles de honte et de lar­mes chau­des. Mais il s’était rési­gné très vite, puis­que de toute façon il n’eût pas su où vivre ailleurs ; celui qui est élevé en enfer sait-il seu­le­ment com­ment le quit­ter ? Cette dame était sa seule famille, et quand la colère serait retom­bée en lui, il se con­so­le­rait du fait que dans quel­ques heu­res, elle se déci­de­rait sans doute à lui rou­vrir.
    Les huit clients de sa grand-mère dont il n’avait pas com­pris le départ, s’étaient empres­sés vers lui en l’aper­ce­vant.
    Ils dis­cu­tè­rent un moment. Con­fus qu’ils eus­sent tous décidé d’inter­rom­pre leur voyage à cause de polé­mi­ques étran­gè­res, Alexan­dre blê­mit en pen­sant à ce que sa grand-mère dirait, lorsqu’il ren­tre­rait tout à l’heure. Mon­sieur Jour­dain, fou­droyé par sa femme lors­que celle-ci eut com­pris qu’il était encore trans­cendé de son esprit phi­lan­thrope, s’était retenu de pro­po­ser au jeune homme de l’héber­ger le temps que sa grand-mère eût repris ses esprits.
    Lydie, sans bron­cher, s’était deman­dée si elle pour­rait dor­mir au chaud chez Paul, qui leur avait pro­mis de les héber­ger pour ce soir en atten­dant de repren­dre le voyage, car c’était lui qui pos­sé­dait une mai­son la moins éloi­gnée de leur posi­tion, en pen­sant que quelqu’un de plus dor­mi­rait ce soir dans un man­teau de neige, et peut-être même allait devoir sub­sis­ter dans le froid de l’hiver, dehors, sans rien ni per­sonne.
    Il n’était pour­tant plus dans l’inten­tion d’aucun de con­ti­nuer à s’api­toyer davan­tage. René, Michèle, Roger, Marie, et Paul, coti­sè­rent de quoi lui per­met­tre de man­ger et de dor­mir pour deux ou trois jours, lui remi­rent l’argent, puis pas­sè­rent leur che­min.
    Lydie lança un der­nier coup d’œil au jeune homme, tan­dis que Sté­pha­nie, regar­dant par la fenê­tre de sa cui­sine, n’avait lâché aucun détail de cette scène hila­rante. Cela fai­sait donc une bonne rai­son pour qu’elle cédât à lui ouvrir, quand il revien­drait avec l’argent de ceux qui avaient oublié de la payer.

Vendredi, novembre 6 2009

Un souvenir lointain

C’est un recoin aus­tère aux souf­fles froids de l’or,
De ceux que le Zéphyr apporte : il s’y endort.
Le sen­tier, las, se perd vers l’hori­zon des cimes,
En cet œil dou­ce­reux, vide, et terne, et pen­sif,
Dont le teint mori­bond s’échoue sur le récif,
De doux cotons de rose enta­ment des abî­mes.
Tom­bant, trem­blant, som­brant, dans le miroir mys­ti­que,
Je suis leurs lents flo­cons, aux cares­ses aci­des ;
Ils ont de ces reflets, comme un gâble rus­ti­que,
Noël et ses sapins, dans leurs râles pla­ci­des.
Or ce glas indo­lent, lors­que tin­tent les clo­ches,
Perdu dans l’infini d’échos bri­sant les roches,
Exal­tant en ce soir la triste voca­lise
Res­sur­gie du passé, en la neige et ses fla­ques,
Vaguant dans sa folie, par de ter­ri­bles cla­ques,
Anime comme Dieu ce para­dis d’église.
La tor­peur bleue, opale, ambrée dans un mirage,
Pèse, loin­taine, argent, apai­sant le rivage.
Sa sibyl­line teinte agré­gée sur la croix
Qui sur­git sous la gase en impla­ca­ble signe,
Du dur ali­gne­ment des tom­bes en émoi,
S’émiette sur ses reins de plaine rec­ti­li­gne.
Mes yeux vaguent sour­nois, jusqu’au loin, ils t’effleu­rent,
Les pei­nes, en fra­cas tomen­teux, y affleu­rent ;
Le songe se mor­fond, des cares­ses féli­nes,
Et rêve nites­cent, à ses grâ­ces câli­nes ;
Lui qui pour­tant gran­diose inconnu de l’oppro­bre,
S’étonne, repoussé, du dédain le plus sobre…
Par­fois le bel amour est pros­crit aux plus grands.
C’est ainsi que les yeux balan­cés au nau­frage,
Je sens gran­dir la flamme endia­blée de leur rage ;
L’azur qui les tour­mente en fou­droie la malice,
Qui déjà, dou­ce­ment, atteint leurs inters­ti­ces.
L’indi­gence d’un cœur, n’est-elle pas igno­ble,
Ter­ri­ble pour celui que l’on sait le plus noble ?
Déjà, la lueur torve, indi­quait de par­tir ;
Et moi, pâle poète, au regard de ses lar­mes,
Dans les mien­nes mirées, mouillées dans le vacarme,
Con­tre ton sou­ve­nir je venais me blot­tir.
Çà, ce sang gru­me­leux épave de ma vie,
Ce qui pour tout me reste, et me reste pour tout,
Duquel on a puisé tout le jus, et l’envie…
Je sais que la dou­leur arri­vant de par­tout
Aura vite de moi arra­ché trop de cris,
Qu’avant que de souf­frir, je prisse mon départ,
Oubliant le mal­heur qui au loin nous sépare ;
La folie me sur­prend, je vois, tu t’amai­gris…

Mercredi, novembre 4 2009

"La vie, ça n'est jamais si bon ni si mauvais qu'on croit" *

C’est plongé dans ces abî­mes per­ni­cieux, dans ces sor­tes d’affres de la mort, emprein­tes d’aver­sion, qu’arrive le besoin inat­ta­qua­ble d’expan­sion, d’épan­che­ment vers un cœur ami. C’est le sen­ti­ment de soli­tude. J’éprou­vais, seul main­te­nant, ces mal­heurs diur­nes, pos­thu­mes, que les pro­ches con­fè­rent à la pos­té­rité au moment de la mort, comme mon père dis­paru dans le secret impé­ris­sa­ble de sa vie : échue. Aussi m’abî­mais-je dans un déses­poir inson­da­ble, déver­sant des lar­mes, insa­tia­bles, en effu­sion qui se répan­daient sur sa sépul­ture, récla­maient sup­pliant que l’être cher et aimé revînt. Sans grande con­vic­tion, et je tom­bais en défaillance, aban­donné, figé dans cette soli­tude qui deve­nait insou­te­na­ble. Ces moments qu’à peine lucide, on hésite encore entre la vie et le glas tin­tant, mor­tel, d’une éter­nelle souf­france, qu’on tend ses bras déses­pé­rés vers une même mort, qui emporte en ren­dant ser­vice, offi­cieu­se­ment. Une mort con­ci­liante, qui con­vie­rait au bon­heur iné­nar­ra­ble, me con­dui­sant à mon père, me péné­trant d’une joie dont mon cœur pal­pi­tait, bien­heu­reux de ces retrou­vailles for­tui­tes, de la con­ni­vence pater­nelle, nou­velle, repue par une cor­ré­la­tion indé­fec­ti­ble, si bien que mon cœur en affi­che­rait un sou­rire écu­mant.

Mais bien­tôt je déro­geais à cette idée mori­bonde et illu­soire que me pro­cu­raient ces quel­ques ins­tants d’hébé­tude, de vagis­se­ments fri­vo­les pour appe­ler mon père, ten­ter de le rejoin­dre, et m’adon­nais main­te­nant à une exis­tence cor­ro­bo­rée, à laquelle je devais aspi­rer assi­du­ment, à pré­sent qu’il était parti… 

Mais tou­jours la vision de mon père m’oppres­sait ; elle oppri­mait mes nuits, me lais­sant dans cette misère pro­fonde des gens qui ne dor­ment plus ; elle m’emplis­sait de pen­sées con­fu­ses sur la vie, ses vicis­si­tu­des, la mort, ses tor­peurs qui sans cesse agi­taient mon som­meil. Les jours qui sui­vi­rent je fus secoué de fris­sons ; le soleil cou­chant me sai­sis­sait de pani­que, comme si l’esprit de mon père han­tait le mien, encore jeune, fra­gile, et cré­dule.

Je ne savais com­ment l’éclai­rer, le gui­der vers moi, dans le monde qui m’appar­tient, et ne pou­vais mou­rir de moi-même : je res­sas­sais donc cha­que ins­tant que j’avais vécu auprès de lui et qu’il avait vécu auprès de moi, ras­sem­blant les rémi­nis­cen­ces les plus heu­reu­ses et les der­niers mots qu’il m’avait mur­mu­rés, avant de flé­chir dans une fin si abjecte, de sa voix devenu fugace par le temps et la décré­pi­tude : “Vois-tu mon fils, le bon­heur est salu­taire pour le corps,mais c’est le cha­grin qui déve­loppe les for­ces de l’esprit*”. Et ses paro­les s’étaient gra­vées dans ma cons­cience, qui pei­nait à les déchif­frer : mon ingé­nuité me déses­pé­rait atro­ce­ment. Car elles avaient déjà pris en ma pen­sée une impor­tance dont la hau­teur était fati­di­que, comme ultime, la der­nière chose que je devais igno­rer.

Du moins, je com­pris que cette soli­tude me rava­geait, et que par ce seul souci j’avais délaissé les quel­ques âmes amies qui m’étaient dévouées.

“Or, c’est plongé dans ces abî­mes per­ni­cieux, dans ces sor­tes d’affres de la mort, emprein­tes d’aver­sion, qu’arrive le besoin inat­ta­qua­ble d’expan­sion, d’épan­che­ment vers un cœur ami.”

Par un sen­ti­ment qui m’était inconnu, auquel j’obéis­sais en son­geant ainsi, je parais enfin ce doute mor­dant qui avait pré­cédé l’expres­sion de la plus vive cer­ti­tude, et qui devint tout de suite une réa­lité. Dans ce qu’il y avait de plus patent, je venais de sai­sir le sens de ces paro­les tenues par mon père - et aux­quel­les je ne com­pre­nais rien, ce qui me con­fé­rait un apai­se­ment mys­té­rieux. Aussi était-t-il décédé en me livrant la quin­tes­sence d’un secret qu’il avait trainé toute sa vie, ses der­nière con­fi­den­ces, non pas insi­dieu­se­ment ? Parce que j’en souf­frais. De ces ter­mes laco­ni­ques, que pro­nonce la voix entre­coupé du mori­bond, étais-je la mai­son dres­sée sur les char­pen­tes de la misère, de la misère qu’il m’avait con­cé­dée et qui devait m’invé­té­rer, se dia­prer comme une demeure des rois, et se vêtir de ses vête­ments réga­liens : “C’est le cha­grin qui déve­loppe les for­ces de l’esprit”. La mor­telle angoisse qui se déchai­nait en moi se rédui­sit au sen­ti­ment d’un bon­heur iné­prouvé.

Si som­bre qu’appa­rais­sait la tris­tesse qui infil­trait mon âme et qui l’agi­tait cruel­le­ment, je déci­dais d’y sor­tir dans l’entre­prise de trou­ver le récon­fort. Dès lors mon visage fut déserté de toute son expres­sion timo­rée, et je sou­ris pres­que, comme si je devais m’apprê­ter à affi­cher sur ce visage un sou­rire écu­mant, aussi rayon­nant que ceux qui nous don­nent peine à nous maî­tri­ser.

Si bien qu’en quel­ques jours, je  son­dais à nou­veau les liens inex­tri­ca­bles qui m’unis­saient à mes amis, les­quels déver­saient sur moi l’onde assou­pis­sante de leur con­so­la­tion, quant à la mort inci­dente de mon père. Elle me tor­tu­rait autant dans mes cau­che­mars, comme du remord d’un acte qu’on estime mal­gré tout inex­pia­ble. Mais je n’y pen­sais plus long­temps, en sup­po­sant qu’il me fau­drait encore m’abî­mer dans ce déses­poir vis­cé­ral que ma rai­son n’avait cessé d’abhor­rer. Atro­ce­ment. Le sim­ple con­tact avec une de ces âmes aux­quel­les on est voué, et à la vigi­lance des­quel­les je con­fiais mon hor­ri­ble des­tin - rachi­ti­que !- avait alors suffi à le trans­for­mer et à me faire goû­ter au plai­sir d’exis­ter. J’éprou­vais une immense et une sou­daine ami­tié en cette manière exta­ti­que de se lier aux gens.

Bien­tôt vint la friande con­cu­pis­cence de l’amour, qu’il m’arri­vait d’entre­te­nir inti­me­ment, en tapi­nois, que je pre­nais le temps de m’exta­sier sur le por­trait de cette femme déli­cate dont je rêvais à cha­que ins­tant. Je cachais son image, con­sa­crée, et la dis­si­mu­lais sous mon lit que je devrais lui par­ta­ger au nom d’un amour fré­né­ti­que, puis la dépo­sais d’un geste atten­tionné, dans un écrin piqué de chry­so­cale, orné habi­le­ment par moi-même. C’est pour lui don­ner un air moins pla­to­ni­que. Le désir impé­rieux de la pos­ses­sion char­nelle m’émous­tillait à tel point que cette sen­sa­tion de plai­sir dont j’avais tout ignoré, que je ne com­pre­nais pas encore, m’assaillait de tous les envi­rons de ma men­ta­lité ; c’est l’amour qui domi­nait sur moi. Par son effer­ves­cence admi­rée, elle décom­po­sait mes visions de tout ce que j’avais vu ou entrevu, et main­te­nant je voyais dans le corps de cette femme l’enve­loppe char­nelle d’une déesse, vou­lant par un rire fan­tas­que et par­ci­mo­nieux qui lui était par­ti­cu­lier et que j’admi­rais tant, exa­cer­ber ma pas­sion. Cette avi­dité avec laquelle mes yeux si gou­lus la dévi­sa­geait, ren­dait à mon esprit l’image d’une con­tem­pla­tion indi­ci­ble, d’un bon­heur inef­fa­ble. Il était mau­vais d’augu­rer une des­crip­tion qui l’eût avi­lie ! Mal­gré cela, j’espé­rais qu’elle por­tât à cha­que ren­con­tre, sa robe de mous­se­line rouge qui m’émer­veillait, parce qu’elle la pei­gnait tou­jours dans un de ces camaïeux qui s’unis­sent par­fai­te­ment avec la teinte du soleil. Au cou­chant… la haine que m’avaient ins­piré ces cou­leurs, aupa­ra­vant, m’emplis­saient d’allé­gresse. Aussi me fal­lait-il atten­dre irré­pres­si­ble­ment la pro­me­nade de fin d’après midi à  laquelle nous étions accou­tu­més ; j’escomp­tais pro­po­ser ma main à la sienne afin que dans les bois humi­des nous nous abs­trayions de l’uni­vers pati­bu­laire d’une société qui dis­joint, et que nous soyons seuls, et que se pro­ro­gent indé­fec­ti­ble­ment ces minu­tes dont nous pro­fi­tions…

Comme le soleil embrasse le soleil à ces heu­res tar­di­ves, par ses bigar­ru­res si mer­veilleu­ses qu’on croit assis­ter à quel­que fée­rie, je ne pou­vais de même répri­mer l’envie invin­ci­ble d’un bai­ser. Mais le sen­ti­ment d’infé­rio­rité à encou­rir si je ne par­ve­nais pas à le lui déro­ber éloi­gna sur le champs tout plai­sir de mon cœur, que l’appé­tence ten­tait inexo­ra­ble­ment…

De cet accou­ple­ment éphé­mère et astrale nais­sait la nuit, qui tom­bait en me lais­sant dans la cer­ti­tude équi­vo­que d’une jour­née de béa­ti­tude le len­de­main. C’est dans ce monde fuli­gi­neux qu’était la nuée que je reti­rais le cadre , de sous mon lit, et que je le recon­si­dé­rais dans un élan de ten­dresse à la lumière cré­pi­tante d’une flam­bée, accoudé au secré­taire qui gar­dait fidè­le­ment les sou­ve­nirs de mon passé. Ces soirs léthar­gi­ques, je plon­geais aussi dans ses tiroirs qui ren­fer­maient les let­tres, tou­tes les tra­ces que mon père avait aban­don­nées sur les orniè­res de sa pro­pre mort, et qui m’évo­quaient le con­ten­te­ment, mon exul­ta­tion pué­rile. J’aimais moins cet insa­tis­fac­tion de l’avoir à jamais perdu ; car la pers­pec­tive d’une exis­tence misé­ra­ble - quant à moi - avait émané de sa mort dont je fus ter­ri­ble­ment affecté. Une force incon­nue m’avait sou­dain cou­vert d’un doute dont j’étais resté lar­moyant peut-être des lus­tres, bien qu’après j’eusse sur­monté l’impré­ca­tion et jouit du luxe des amis aux­quels je m’étais accom­modé. Désor­mais c’est une dame gra­cieuse qui me fait som­brer dans l’amour… som­brer dans une jouis­sance aussi tor­tu­rante qu’un cau­che­mar.

Dans ce sens j’inter­ro­geais inces­sam­ment ma cons­cience qui sem­blait s’être enli­sée dans quel­que réflexion intense. Tom­be­rais-je ? à l’ébau­che de ma vie ? J’éruc­tais pour­tant avec assu­rance que je me relè­ve­rais, et que de là je me pré­pa­re­rais dure­ment à mener un affront con­tre tous ses amants, qui vou­draient com­pro­met­tre mon bon­heur… et mon désir.

Je me cou­chais donc dans la pers­pec­tive de de cet ave­nir pro­che et vic­to­rieux, son­geur : j’avais dû me dire lors d’un de ces silen­ces médi­ta­tifs, que “la vie ça n’est jamais si bon ni si mau­vais qu’on croit”.*

 

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*cita­tion: Mau­pas­sant (appa­rait dans les der­niè­res lignes d’une vie)

**Cita­tion : Proust ; Le bon­heur est salu­taire pour le corps, mais c’est le cha­grin qui déve­loppe les for­ces de l’esprit.

Jeudi, octobre 8 2009

Réflexions, sans ordre ni prétention - (suite)

   Lors­que l’âme est ter­ras­sée du pres­sant besoin qu’est celui d’écrire, oubliant ses vicis­si­tu­des, celui qui bout en ses entrailles et qui tel un vol­can sur­git dans l’émoi de son ins­pi­ra­tion, un sen­si­ble rayon d’amour point comme un soleil se mirant dans les riva­ges gla­cés, apai­sant les lames frau­du­leu­ses de leurs vagues qu’auraient laissé aigrir, sans celui-ci, le nihi­lisme et la tur­pi­tude, engean­ces per­ni­cieu­ses qui nais­sent de l’igno­rance pour s’étein­dre dans le crime.
    C’étaient les vagues de ce plai­sir qui tran­chait par des tons de blanc, de bleu, et de vert, que rap­pe­laient à mon esprit les albes rêves faits et défaits par la con­tem­pla­tion de la mon­ta­gne, avec ma pâle lon­gé­vité, qui défer­laient en moi comme des visions insai­sis­sa­bles. Lors­que je tenais en moi la fierté d’en avoir attrapé une, j’étais pris d’une si folle peur qu’elle pût s’enfuir à nou­veau, que je savais, à mon plus grand regret, que mes croyan­ces allaient être redi­ri­gées par les peurs qu’elles m’avaient ins­piré.
    D’autres fois où les mots me venaient sans crainte, je com­pris qu’ils ne se lais­saient jamais ama­douer que par illu­sion, et que dotés d’une âme uni­que, ils savaient mali­cieu­se­ment jouer avec ceux qui croyaient – bien sot­te­ment – les pou­voir mani­pu­ler, comme des pan­tins au jeu des­quels l’admi­ra­tion de tous se fût accro­chée par une sim­pli­cité mépri­sa­ble.
    Mais le plai­sir jamais inter­rompu de la réflexion et du rêve, dont la dimen­sion oni­ri­que avait tou­jours sus­cité en moi une ala­crité, une verve vio­len­tes, que je sen­tais pro­pul­sées jusqu’au Par­nasse, pour en étrein­dre le pina­cle de tou­tes leurs for­ces, ne s’étei­gnit jamais. Je tenais quel­que chose en moi qu’il m’était fatal de ne pou­voir asseoir assez long­temps devant mon encrier pour l’écri­ture d’un roman. Car les idées se bous­cu­laient vers la sor­tie, dans une con­fu­sion mar­ces­cente des feuilles qui tom­bent à l’automne sur les sen­tiers froids et gré­seux. Il fal­lait que je par­vinsse à trans­po­ser la pul­sion lit­té­raire, sans qu’elle n’en per­dît son charme, en quel­que chose de plus long, de plus com­plet, et en somme de plus pro­fi­ta­ble à l’affir­ma­tion incon­tes­ta­ble de mes talents, en un exu­toire ultime qui aurait redonné un bon­heur de vivre par­ti­cu­lier – qu’il me sem­blait avoir perdu sans ne l’avoir pour autant jamais vécu – à mon cœur, perdu dans son mal du siè­cle. Ô ces fré­mis­se­ments de mon âme, pan­te­lante à l’idée d’écrire les der­niers mots d’un sublime ouvrage de sa com­po­si­tion… Ne serait-ce pas se sur­pren­dre soi-même ? Ne serait-ce pas être le père d’un rêve, que l’on ver­rait gran­dir, que l’on ché­ri­rait comme ses pro­pres pru­nel­les, auquel on appren­drait à mar­cher, à pen­ser, comme on l’eût fait avec son pro­pre fils ; comme une joie de pro­créer, avec minu­tie, grâce à si peu de cho­ses – un stylo et une feuille de papier suf­fi­sent – et par un arran­ge­ment incon­ce­va­ble­ment miri­fi­que de mots, qui pris sépa­ré­ment sem­blent déri­soi­res, mais qui une fois liés, mode­lés entre eux, se com­plé­tant par des rela­tions étroi­tes dans la toile de l’écri­vain, accom­plis­sent la gran­deur, d’aba­lo­ber cha­cun ?
    Je me pro­je­tais sou­vent dans ces déda­les cha­leu­reux, dont l’atmo­sphère exci­tante pos­sé­dait comme nulle autre les com­mo­tions volup­tueu­ses que m’ins­pi­raient l’aven­ture et la gloire.
    Je ne pou­vais d’ailleurs que me sou­ve­nir de ce que ma grand-mère – qui avait dû se per­dre avant moi dans ses con­si­dé­ra­tions méta­phy­si­ques – n’avait cessé de répé­ter à ses amies, lorsqu’elles pre­naient un thé, un jour loin­tain gravé dans ma mémoire. Nous étions en été, l’ombre d’un pla­tane cou­vrant la table de ses filets d’or :
    « J’en avais d’ailleurs, il me sem­ble, encore une plaie béante au cœur, qui ne par­ve­nait mal­gré le temps à se cica­tri­ser. Le temps, au con­traire, retrans­cri­vait dans mon trau­ma­tisme cha­que souf­france, cha­que gémis­se­ment, et cha­que cris­se­ment, sub­sti­tuant à leur clarté effroya­ble une ful­gu­rance qui rava­gea et exter­mina mon inno­cence.
« Les vrais para­dis sont ceux qu’on a per­dus. » ». Elle par­lait évi­dem­ment – en ce que j’ai pu déduire de son expres­sion amu­sée – du mal­heur qu’elle avait eu dans sa jeu­nesse à se sen­tir ina­dap­tée au monde, et de ses écrits dont le niveau avait sus­cité un rejet dégoû­tant de la part de son entou­rage. Elle me l’avait con­fié un jour : « Ne com­pre­nant rien, ils dédui­saient vani­teu­se­ment que cela ne vou­lait rien dire. Mais tout le monde sait qu’un vrai texte se res­sent davan­tage qu’il ne se com­prend. Les poé­sies, ce sont des émo­tions, avant toute chose ! Tou­tes nou­vel­les, des por­tes vers des mon­des inex­plo­rés… » Elle ne pou­vait empê­cher ensuite un sou­rire. C’était sa manière de trans­met­tre ce que les mots ne pou­vaient signi­fier assez sen­si­ble­ment. Elle me disait, que si j’écri­vais un jour, il ne fau­drait pas décou­ra­ger ; car ce serait un che­min long, dif­fi­cile, pro­met­tant beau­coup, mais ne don­nant que peu à ceux qui s’atta­chent à la matière. Il m’aurait fallu pour qu’il por­tât ses fruits, que je le sui­visse jusqu’au bout. Cha­que obs­ta­cle devrait me ren­for­cer pour affron­ter le sui­vant. Et au bout de l’aven­ture, son sou­rire s’estom­pait ; elle sem­blait savoir quel­que chose qu’elle n’eût pour rien au monde sou­haité que je susse, car cela eût gâché mon plai­sir. J’étais jeune, il ne fal­lait pas déjà, qu’avant d’avoir com­mencé à vivre, je pusse m’inquié­ter de la fin. Son cœur lit­té­raire, ses yeux papillon­nants, elle avait donc tout fait pour qu’ils lui suc­cé­das­sent en moi ; j’en étais fier, heu­reux.
    A pré­sent le che­min ne parais­sait plus si dif­fi­cile. Le rêve pro­lon­geait ma vie dans de nou­vel­les galaxies, tou­tes incon­nues, accueillan­tes, rem­plies de tré­sors, qu’il me fal­lait rafler. Je ne pus rete­nir un gen­til sou­rire d’illu­mi­ner mon visage. Je sen­tais moi aussi, comme ma grand-mère jadis, la verve inex­tin­gui­ble ; le cœur lit­té­raire, les yeux papillon­nants, je levai le regard. Je me sen­tais comme autre­fois dans les vapo­reu­ses figu­res d’un rêve, investi d’un pana­che fou­droyant, et, bien nar­cis­si­que­ment, l’Auguste de mon temps, tel que l’avait décrit Sué­tone. La douce can­deur de ces ima­ges rap­pe­lées à mon esprit ne prit non pas le ton de la peine, mais celui de la nos­tal­gie.
    J’en posai aus­si­tôt mon stylo, et détour­nai mon regard des hon­teu­ses peti­tes tâches bleues qui en étaient sor­ties mala­droi­te­ment, et que j’avais peine à appe­ler des mots. Vidé, je ne pus me rete­nir de m’en débar­ras­ser. La pul­sion avait pris fin ; l’ins­pi­ra­tion s’était enfuie, empor­tant avec elle les visions de mon rêve. Voilà que tout était rede­venu insai­sis­sa­ble… happé dans le vor­tex du som­meil.

    Peu après, mes yeux s’entrou­vri­rent, comme deux astres ébau­bis qu’eût noyés la nuit. Ils fixaient vai­ne­ment de leurs fais­ceaux fri­vo­les et étouf­fés les rideaux que leur avait impo­sés l’obs­cu­rité, les gla­çant dans leur brouillard indé­cis, comme un bour­reau fixe sa vic­time juste avant de l’abat­tre.
    La tor­peur mar­mo­réenne qui les empê­chait de se mou­voir, les lais­sant pla­ci­des, livrés à leur pro­pre et sour­nois des­tin, s’estompa cepen­dant un ins­tant, fai­sant ger­mer en moi un nou­veau besoin angoissé, que j’avais peine à décrire dans cette ata­raxie qui était la mienne, et mal­gré laquelle je cogi­tais de folie.
    L’espace-temps s’était réduit à ce seul ins­tant, qui m’appa­rais­sait sou­dain comme le der­nier. Pour­quoi ? Pour­quoi cette folie ? Pour­quoi ce mal­heur ? Mais laquelle ? Mais lequel ? Ne le sachant pas moi-même j’avais pour­tant de l’indi­gence autant la peur qu’elle fût com­blée, que le besoin qu’elle le fût.
    Je me levai, tan­dis que je sen­tais les fers que l’enclume de la fati­gue vou­lait m’impo­ser se rete­nir à moi, grif­fant tout mon corps de leur mol­lesse acide. Je me vêtis de ce que je trou­vai sur mon pas­sage, comme si ça n’avait jamais été chez moi, et que je ne me ren­dais pas compte du monde dans lequel je me voyais arpen­ter sans arrêt, errant pour tou­jours. C’était d’ailleurs assez sur­pre­nant cette manière avec laquelle, pre­nant comme un cer­tain recul sur moi-même, je ten­tais de me voir plus exté­rieu­re­ment que je ne pou­vais l’être, et où je pre­nais comme cons­cience de ce que j’étais. Cela m’appa­rais­sait absurde, vain, fal­si­fié ; nonobs­tant néces­saire. Com­ment eussé-je pu me con­si­dé­rer de l’exté­rieur, puis­que le seul exté­rieur dont j’avais la vision était celui-ci dont mes sens abu­sés par le fait qu’ils étaient alors comme deux miroirs se fai­sant face, me ren­voyaient l’image ? J’en venais d’ailleurs à me deman­der si, étant don­nés que cha­cun se trou­vant dans la même situa­tion que moi, ne pou­vait réel­le­ment pren­dre cons­cience de son être que par celui-ci, et donc où la vérité se voyait des­ti­tuée de toute valeur au béné­fice de la per­cep­tion qu’on en avait, celle-ci méri­tait vrai­ment qu’on se préoc­cu­pât d’elle ; elle appor­te­rait donc plus de mal­heur que la dou­ceur de nos sens dont nous approu­vons les men­son­ges n’apporte le calme, intrin­sè­que­ment pro­pice à notre pro­pre bon­heur. Mais il n’était pas dans mon carac­tère de fon­der un quel­con­que bon­heur sur un crime, ni donc a for­tiori de me lais­ser à cette vision dont l’abjec­tion lâche et égoïste con­glo­mé­rait les épi­nes de la cruauté. C’était l’atti­tude des gens fri­vo­les, qui ne con­nais­sent pas encore l’élé­va­tion spi­ri­tuelle que pro­cure celle de tout faire pour les autres. Cette misan­thro­pie à laquelle je croyais de toute mon âme me rap­pe­lait une des véri­tés les plus incon­tes­ta­bles que j’avais appré­hen­dée : celle que le bon­heur était la den­rée la plus pré­cieuse au monde, et la  moins coû­teuse d’entre tou­tes, car elle pos­sé­dait le pou­voir fan­tas­ti­que de se mul­ti­plier. Plus j’en don­nais, et plus j’en rece­vais.
    J’avais ainsi pensé pou­voir trou­ver, dans mon passé, les tra­ces que j’y eusse lais­sées, et qui m’eus­sent per­mis de savoir quel­que chose de moi qui fût, quoi­que retrans­crit par mes pro­pres sens, moins pro­pice à la fal­si­fi­ca­tion dont ils avaient la cou­tume, que s’ils ne l’avaient fait dans l’échauf­fe­ment de leur émoi, de leurs pas­sions, et de l’action pré­sente mue par la rapi­dité effroya­ble du temps.
    J’avais peur.
    Perdu dans mes réflexions, j’avais mar­ché long­temps, lors­que Jan­vier lâcha sur moi ses borées. La nature fai­sait comme une exten­sion de mes son­ges ; en effet aussi froide, som­bre, et dan­ge­reuse qu’eux, par cette nuit acerbe, han­tée de l’Aqui­lon, et de ses laniè­res, qui lacé­raient mon visage, elle sem­blait en par­fait accord avec ce passé au fond duquel j’allais pui­ser les par­ties du moi que j’y avais per­dues. Je fus­ti­geais l’idée pour­tant peu impro­ba­ble que cel­les-ci fus­sent dis­pa­rues, ou chan­gées, comme les vins muris­sent avec le temps dans les caves. Mais à trop murir, on pour­rit ; déjà mon cœur avait peur que ce ne fût trop tard.
    J’avais été guidé avant tout par mon ins­tinct, ne sachant réel­le­ment où je sou­hai­tais aller, où je devais aller. Je recon­nus le che­min qui ame­nait à la mai­son de ma grand-mère. Une mai­son qui m’avait tou­jours englué de regret, depuis son décès, il y avait alors un peu plus d’une semaine. Cela avait été un grand choc. Le début d’une nou­velle ère à laquelle je n’avais nul­le­ment été pré­paré.

    Lors­que j’y fus par­venu, je me lais­sai gui­der. Gui­der par l’inconnu, l’inconnu du connu.
    Ça sen­tait bon le bon­heur, ici. Cette pièce emprunte de vieillesse sem­blait côtoyer une nos­tal­gie aussi terne qu’avaient été les sou­ve­nirs dont elle rap­pe­lait la vie et la dou­ceur agréa­ble, vapo­reu­ses figu­res de ce qui sem­blait n’être main­te­nant plus qu’un rêve, et même sa désillu­sion pro­gres­sive. L’atmo­sphère taci­turne per­fo­rait la fenê­tre sans cou­leur, péné­trait dans ce vieux gre­nier gri­sâ­tre aux murs de pous­sière qui avait tenu place de salle à man­ger jusqu’à peu, et sem­blait vou­loir asseoir sa noir­ceur là où se posaient mes yeux, pour­tant avi­des de trou­ver enfin l’objet qui me per­met­trait de m’éva­der de mon cau­che­mar, puis de m’éva­nouir dans l’infini pro­fon­deur du monde de la réflexion et du rêve, dans l’espoir illo­gi­que de réduire la dou­leur que m’infli­geait de con­ti­nuer à vivre mal­gré la déca­dence dans laquelle j’avais inno­cem­ment tré­bu­ché. J’étais désor­mais seul. Tout ce qui avait pu m’impres­sion­ner, et me ter­ro­ri­ser aupa­ra­vant, m’appa­rais­sait désor­mais comme déri­soire ; les riva­li­tés gen­tilles et les batailles paci­fis­tes ne m’avaient nul­le­ment pré­paré à affron­ter la guerre con­tre la soli­tude. Je me con­so­lais les jours de beau temps, où, du haut d’un arbre dont l’ombre enso­leillée réchauf­fait ma ter­rasse, deux oiseaux se posaient fur­ti­ve­ment sur une bran­che, ou se met­taient tour à tour à chan­ter et se répon­dre. Mais j’étais bien chez ma grand-mère. Il fai­sait nuit, le ton­nerre com­men­çait à gron­der au dehors, déchi­rant le ciel, comme la peine déchi­rait mon âme. Et ce der­nier parent qu’il me res­tait, et qui avait tout quitté si brus­que­ment, me fai­sait sou­rire, de ces gri­ma­ces que les mal­heu­reux font pour se con­vain­cre qu’ils ne le sont pas ; mais se duper soi-même est d’une façon bien aigre-douce voué à l’échec. Déjà les lar­mes rou­laient sur ma joue ; elle avait été ma bonne étoile… Et mon ange gar­dien pen­dant com­bien d’années ! Cela, une seconde face à la mort avait suffi à me l’arra­cher.

Jeudi, octobre 1 2009

Réflexions, sans ordre, ni prétention

Lors­que l’âme est ter­ras­sée du pres­sant besoin qu’est celui d’écrire, celui qui bout en ses entrailles et qui tel un vol­can, sur­git dans l’émoi de son ins­pi­ra­tion, un sen­si­ble rayon d’amour point comme un soleil se mirant dans les riva­ges gla­cés, apai­sant les lames frau­du­leu­ses de leurs vagues qu’auraient laissé aigrir sans celui-ci le nihi­lisme et la tur­pi­tude, engean­ces per­ni­cieu­ses qui nais­sent de l’igno­rance pour s’étein­dre dans le crime.

C’étaient les vagues de ce plai­sir qui tran­chait par des tons de blanc, de bleu, et de vert que rap­pe­laient à mon esprit les albes rêves faits et défaits de la con­tem­pla­tion de la mon­ta­gne, avec ma pâle lon­gé­vité, qui défer­laient en moi comme des visions insai­sis­sa­bles. Lors­que je tenais en moi la fierté d’en avoir attrapé une, j’étais pris d’une si folle peur qu’elle pût s’enfuir à nou­veau, que je savais, à mon plus grand regret, que mes croyan­ces allaient être redi­ri­gées par les peurs qu’elles m’avaient ins­piré.

D’autres fois où les mots me venaient sans crainte, je com­pris qu’ils ne se lais­saient jamais ama­douer que par illu­sion, et que, dotés d’une âme uni­que, ils savaient mali­cieu­se­ment jouer avec ceux qui croyaient - bien sot­te­ment - les pou­voir mani­pu­ler, comme des pan­tins au jeu des­quels l’admi­ra­tion de tous se fût accro­chée par une sim­pli­cité mépri­sa­ble.

Mais le plai­sir jamais inter­rompu de la réflexion et du rêve, dont la dimen­sion oni­ri­que avait tou­jours entraîné en moi une ala­crité, une verve vio­lente, que je sen­tais pro­pul­sées jusqu’au Par­nasse, pour étrein­dre le pina­cle de tou­tes leurs for­ces, ne s’étei­gnit jamais. Je tenais quel­que chose en moi, qu’il m’était fatal de ne pou­voir asseoir assez long­temps devant mon encrier pour l’écri­ture d’un roman. Car les idées se bous­cu­laient vers la sor­tie, dans une con­fu­sion mar­ces­cente des feuilles qui tom­bent à l’automne sur les sen­tiers froids et gré­seux. Il fal­lait que je par­vinsse à trans­po­ser la pul­sion lit­té­raire sans qu’elle n’en per­dît son charme en quel­que chose de plus long, de plus com­plet, et en somme de plus pro­fi­ta­ble à l’affir­ma­tion incon­tes­ta­ble de mes talents, en un exu­toire ultime qui aurait redonné un bon­heur de vivre par­ti­cu­lier qu’il me sem­blait avoir perdu sans ne l’avoir pour autant jamais vrai­ment vécu, à mon cœur perdu dans son mal du siè­cle. Ô ces fré­mis­se­ments de mon âme, pan­te­lante, à l’idée d’écrire le der­nier mot d’un ouvrage sublime de sa com­po­si­tion… Ne serait-ce pas se sur­pren­dre soi-même ?

Mardi, septembre 15 2009

En perdition

Lors­que les alcyons de nos cœurs abat­tus
S’envo­lent sur les voi­les de nos arti­mons d’ambre,
Et que, sui­vant l’hor­reur en leurs têtes têtues,
On sent que la cha­leur en délaisse leurs mem­bres ;
Lorsqu’on vou­drait tirer sur leurs ailes pres­sées,
Les sau­ver de ce monde aux ter­ri­bles équer­res,
Rat­tra­per le bon­heur des sou­ri­res plis­sés,
Qui sur leur grève aimée pour­sui­vent et enser­rent ;

On se sait prêt à vivre un sen­ti­ment de tort,
On se tait près de sui­vre en toute per­di­tion
Le che­min caho­teux de nos lamen­ta­tions,
Dont la beauté enivre, pro­che des mau­vais sorts.

Lorsque tout nous sépare, seule l'âme intercède

Or le temps nous sépare mieux que la des­ti­née
Lors­que l’âpreté pare son obs­ta­cle obs­tiné…
Mépri­sa­ble option de nos cœurs arra­chés
Et fria­ble froi­deur de nos pleurs achar­nés…
Tout ce qui rend cruel, insen­si­ble et joyeux,
Ô qu’il soit écarté de nos des­tins soyeux ;
Que soient déra­ci­nées ses âpres défec­tions
Des can­dé­la­bres d’or fai­sant l’âme des grands ;
Que res­plen­disse au monde un filet d’aver­sion,
Pourvu que ne chan­celle au fond le tis­se­rand
De l’immua­ble voile engluée de bon­heur
L’impé­ris­sa­ble toile empê­trée de cha­leur.

Samedi, septembre 12 2009

DE MA PERTE !

Hyp­no­ti­ques yeux et lueurs invi­si­bles
Les­tés acri­mo­nieux, impor­tuns indi­ci­bles…
Tout s’entas­sait ici, en cha­pes fré­né­ti­ques,
Tan­guant jusqu’aux con­tours de mes flancs her­mé­ti­ques…
Ce nihi­lisme obs­cur imposé à mes yeux
Me lais­sait au plai­sir d’ima­gi­ner les lieux.
J’appré­ciais le sable aux gout­tes dou­ce­reu­ses
Gré­sillant sur mes plaies, jau­nes et lan­gou­reu­ses.
Je réci­tais un chant comme en ces mau­vais rêves
Qui assaillent à tort pré­ci­pi­tés sans trêve…
Un reflet lar­moyant aux con­tours de l’opale
Comme lorsqu’appuyant con­tre nos yeux ova­les
On sent le châ­ti­ment que l’ima­gi­na­tion
Réserve gen­ti­ment à nos médi­ta­tions…
Ainsi je pré­fé­rai fuir ce pin­ce­ment
Ce mal­heu­reux détail, ce petit grin­ce­ment
Qui rat­tra­pait mon suave et mal­heu­reux tour­ment

Mercredi, septembre 2 2009

Mort décente

Comme on res­sasse les sou­ve­nirs d’une enfance exta­ti­que, et emplie d’une joie sans limite, je repen­sais au moment cer­tain, futur et vague­ment pro­che, de ma mort. J’étais au liséré de la vie, déjà, oscil­lant entre le temps d’une jeu­nesse sûre,infran­gi­ble et celui de la décré­pi­tude. J’ados­sais sur mon lit ma tête pleine de visions angé­li­ques, quoi­que rachi­ti­ques, et m’adon­nais à ces rêve­ries qui récla­ment une invio­la­ble soli­tude. Je médi­tais, plon­gée dans une de ces pen­sées mori­bon­des des­quel­les palis­sent ceux dont la der­nière heure est venue,tré­pas­sent, tel un rayon de soleil cédant sous l’abîme per­ni­cieux de la nuit et du chaos, et péro­rais les ins­tants de ma vie finis­sante avec un zèle si ardent qu’il me sem­blait avoir dépéri, l’avoir vécu. Mal­gré quel­que tris­tesse incom­men­su­ra­ble, mêlé aux lar­mes qui per­laient à mes pau­piè­res, inces­sam­ment ; à mesure que ce récit qui m’était dépouillé de toute vita­lité filait mon esprit mal­ha­bile et con­fus ; je ne pou­vais me rési­gner à une mort inci­dem­ment allouée, qui déroge à une vie tou­jours fré­né­ti­que, sans qu’on pré­vît sa fin impé­tueuse, vio­lente, qu’on pût bai­ser mes mains encore chau­des avant ce des­sein pré­des­tiné, et con­cé­der à ma cons­cience la force inex­tin­gui­ble de m’éle­ver au nou­veau monde. Aussi, je serais mort, abattu par un de ces engins étran­ges qui sour­dent à des vites­ses immo­dé­rées… Pas cette mort-là, qui ren­drait misé­ra­ble ma sépul­ture bénite. Celle qui ronge et qui déprave, comme un poi­son : je me sen­tais tor­turé par le temps, par un cau­che­mar dans lequel j’étais plongé depuis la nais­sance, qui me sai­sis­sait de pani­que. Si bien qu’en fait, j’en avais fait mon ennemi iné­luc­ta­ble, un démon qui me déro­bait les traits de mon pur visage. J’avais l’enfer à mes trous­ses…

Aus­si­tôt, j’immer­geais dans mes pen­sées, ma des­tiné dont la route ser­pen­tante - par une science qui m’était infuse - nais­sait dans mon esprit, s’ache­vait aux mon­ta­gnes gra­ve­leu­ses et dif­for­mes aux­quel­les cons­pire le ciel mar­bré des dieux, d’anges del­phi­ques…

Alité, j’aper­çus des murs blanc qui m’ins­pi­rè­rent l’image d’un hôpi­tal, et mon lit qui aspi­rait à la même cou­leur blan­châ­tre, lac­tes­cente. La fra­grance d’une fleur dépo­sée au che­vet le matin, dont la sen­teur com­men­çait à se dis­si­per, réveilla mes facul­tés olfac­ti­ves, me fit fré­tiller. La plante flé­chis­sait, ter­nis­sait parce qu’on avait oublié l’eau. Je pris un verre, ten­dis une main éti­que et déca­tie par un siè­cle d’exis­tence, et résolu à ne deman­der l’aide d’aucune des char­man­tes secré­tai­res qui m’était dis­po­sées pour que je busse sans un des ges­tes dou­lou­reux et lan­ci­nants qu’il me fau­drait entre­pren­dre. Mais je ne pres­sen­tis dans cet effort rien qui pût m’affli­ger. On avait ordon­nancé ce remède fal­la­cieux qui sous­trait à tou­tes les sen­sa­tions, qui ne gué­rit pas. Aussi je ne con­nais­sais pas la souf­france. Je pal­pais le vide.

Comme je mour­rais, ces dames ces­sè­rent les lita­nies récon­for­tan­tes et incer­tai­nes qui m’offen­saient, car en vou­lant me sub­ju­guer, elles rap­pe­laient a mes sen­ti­ments un moment fati­di­que, lors­que mon cœur farou­che déser­te­rait le corps buriné, terni, décati, qui m’était inconnu, pour n’être fidèle qu’au voyage divin et céleste du demi-dieu dont j’incar­ne­rais l’entité archan­gé­li­que, tan­dis que ce corps qui n’a pas trouvé la con­va­les­cence aurait exhalé les odeurs méphi­ti­ques de décom­po­si­tion des­quels on n’ose s’appro­cher, dans une pers­pec­tive sem­bla­ble à celle d’un mons­tre.

  “La mor­phine je crois!”

La nuit tomba si vite que bien­tôt je me trou­vais dans le noir, dans un petit ves­ti­bule où je devais finir mes jours. Je ne pou­vais me déci­der à m’endor­mir, en pen­sant que tout à l’heure il me fau­drait m’éveiller dans cet uni­vers vapo­reux et  inef­fa­ble par­ti­cu­lier à ce que les ecclé­sias­ti­ques avait l’habi­tude d’incan­ter. Des élu­cu­bra­tions qui - pour moi - exer­çaient sur mes sen­ti­ments une affreuse con­so­la­tion. Bien­tôt, la teinte sibyl­line du ciel jau­nis­sant en étoi­les allait se mor­fon­dre dans la nuée. Je me sen­tis trans­porté au faîte de ce ciel léthar­gi­que, jusqu’aux cons­tel­la­tions nec­ta­réen­nes et les galaxies nébu­leu­ses de l’uni­vers, comme si des sou­ve­nirs de mon enfance rêveuse et affa­ble, rémi­nis­cen­ces heu­reu­ses et juvé­ni­les, affi­chait sur cha­cun de ces astres les vicis­si­tu­des d’une vie pué­rile.

Sou­dain, je pris un air qui parut sus­pi­cieux, pres­que ingénu. Dans la nuit noire, atra­bile, dénuée des ten­dres­ses nites­cen­tes et clai­res du soleil ruti­lant, une voix dans ma cons­cience mur­mu­rait, dans un cré­pi­te­ment qui me fit pâlir de fureur:

“C’est fini…”

Les yeux écar­quillés, je vis l’ombre d’un homme qui me sem­bla, par son atti­tude déso­lante, la sil­houette d’une per­sonne abat­tue par un cer­tain remord, tan­dis que, dans le désir pro­fond et obs­cure que je l’aidasse, il me prit la main, la pres­sura (mas­sant si bien qu’il suf­fit a me désen­nuyer ). Depuis un moment, l’homme réi­té­rait une même phrase, avec un ton implo­rant qui se mêlait à une sorte de néga­tion. J’exha­lais un sou­pir qui sem­blait devoir être le der­nier, le temps de l’enten­dre récrier un ” PAPA!” illu­soire dont le son se décom­po­sait, déformé en une voix rau­que et futile qui m’assour­dis­sait:

“NON!”

Je diva­guais, mon esprit aba­tardi vacillait dans un monde qui m’appa­rais­sait tout de suite plus éclairé. Il y eut un cra­que­ment sourd, et je com­pris que tout étais fini, qu’on m’arra­chait  à ine vie mon­daine et désor­mais per­due. Je me noyais dans une fla­que d’obs­cu­rité, dans un flot de plain­tes où je lais­sait vaguer mes yeux révul­sés vers ces plai­nes dévas­tées des obus de la mort.

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