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Dimanche, mars 7 2010

Une histoire sans autre importance que l’amour

            Par une jour­née de tem­pête, alors que du ciel gris s’abat sur la terre de vio­lents éclairs, mugis­sants comme pour expri­mer la colère d’un Dieu con­tra­rié, la côte de St Malo se trouve trou­blée, et un cœur crie.

            Assis sur les rochers, et con­tem­plant les assauts achar­nés des vagues sur les parois de gra­nite qui arment la plage de la for­te­resse de la mer, un homme réflé­chis. La vio­lence de ce décor bru­ta­le­ment pur fait hur­ler son cœur. Il res­pire à gran­des bouf­fées, comme s’il s’était trouvé mal. Sa bou­che béante laisse indif­fé­rem­ment cou­ler un filet de salive, de façon inerte. Il écar­quille les yeux, des yeux rou­ges sem­blant vou­loir explo­ser à tout moment, et fixant l’hori­zon. Il souf­fre, il souf­fre en silence, il souf­fre comme il n’a jamais souf­fert. Dans ses mains, les­quel­les se trou­vent déchar­nées, demeure une let­tre. Cette let­tre, il est en train de l’écrire, avec la plume qu’il a coincé dans son pouce. Il s’est percé le pouce avec cette plume pour éva­cuer sa vio­lence. Sur la feuille de papier, il y a de peti­tes gout­te­let­tes ron­des épar­pillées. Cer­tai­nes sont rou­ges, et d’autres, plus impor­tan­tes, trans­pa­ren­tes. Le point com­mun des ces peti­tes per­les est qu’elles vien­nent d’un même cœur. Puis on peut lire des mots sur cette let­tre. Eux pro­vien­nent aussi du même foyer que le sang et les lar­mes, et sont la trace écrite d’une vio­lence inté­rieure inouïe, défer­lée sur une inno­cente feuille. La let­tre dit :

 

« Mon amour,

« cette let­tre est sûre­ment la der­nière. Il me faut quit­ter St Malo demain, ou mou­rir. Ils vont « m’arrê­ter « ma belle, me tuer si je ne m’enfuie pas, pour ne point reve­nir. La mort n’est rien « pour moi, si tu es « mienne, car ainsi ma vie n’a plus de but. Et, dans ce cas, la mort serait « un délice. Mais res­ter, c’est « ris­quer de te per­dre ; et mille morts me seraient plus agréa­bles « que d’endu­rer la tienne.

« Mon amour, je suis désor­mais voué à mou­rir. Par­tir créera ma mort, res­ter « con­dam­nera autant « nos deux vies. Oui, c’est par­fai­te­ment cela mon amour, il me faut « pas­ser le cap de l’au-delà.

« Oublie-moi, mon amie, oublie-moi. Refais ta vie avec un autre que moi, qui n’aurais jamais « mérité une « femme comme toi. Marie-toi. Si tu n’en a pas la force, fais le pour moi. Ais des « enfants. De là-haut je « les regar­de­rai gran­dir, comme s’il étaient les miens.

« Mon amour, ici se clos notre his­toire, dans cette let­tre, sur ces lignes, dans l’amour et « la mort. L’amour, la mort… C’est si beau de mou­rir par amour, et de n’avoir que ce mot à la « bou­che. Par­donne-moi de toute cette vague de mal­heur qui va sûre­ment s’abat­tre dans ton

« cœur si fra­gile et si pur. Nous nous retrou­ve­rons, mais l’heure n’est pas venue.

« Adieu ma tulipe, ma fleur des plus beaux prin­temps, ma joie, ma rai­son de vivre. Les beaux « jours sont finis. »

 

            Puis dis­tinc­te­ment, en bas de page, il écrit ces der­niers mots :

            «  Je suis cer­tain de mou­rir, mais si par hasard ce n’était pas le cas, je te retrou­ve­rai sur l’île « de Jer­sey, au nord-ouest d’un bourg appelé St John. Je t’atten­drai toute la jour­née du 10 « avril, pour par­tir avec toi vers la Grande Bre­ta­gne. Ren­dez-vous là-bas, ou jamais. »

 

            Puis, pétri­fié de déses­poir après ces der­niers mots, il éclata en san­glots. C’était trop. Il ne con­nais­sait pas ces sen­sa­tions. Lui, lui qui avait tant enduré avant, la mort, la mala­die, la souf­france. Mais il pleu­rait pour la pre­mière fois avec autant de rage, de force. C’est avec les lar­mes donc que cet homme décou­vrit la pas­sion, l’amour incon­di­tion­nel pour l’être, le bon­heur inoui rien qu’à la pen­sée de ces lèvres, de ces yeux, de ce corps adoré.

            Et c’est avec les lar­mes que cet homme s’épa­nouit et devint Homme. L’Homme qui trem­ble, l’Homme fai­ble, mais l’Homme qui l’assume, qui l’accepte et s’en fait une fierté.

Théo­phile ( et oui c’est devenu un homme, il a aussi un pré­nom. ) se leva, jeta sa plume à la mer, et rega­gna la jetée. Il se ren­dit au domi­cile d’un cer­tain mon­sieur de Jar­bet, semant de temps à autre des gout­tes de sang de son pouce décharné. Ce mon­sieur de Jar­bet était un ren­tier d’une soixan­taine d’année à qui la nature avait donné deux fils et deux filles. Les deux pre­miers fils avaient quitté le domi­cile pater­nel, et la sœur aînée était entrée au Car­mel. Seule la ben­ja­mine res­tait à la mai­son. M. de Jar­bet avait perdu sa femme en cou­che lors de la nais­sance de sa fille. Sa mère avait désiré l’appe­ler Céleste, en sou­ve­nir de sa mort future, car elle se ren­dait au para­dis.

            Céleste avait grandi. Elle était deve­nue belle avec l’âge. Elle avait ren­con­tré Théo­phile deux ans plu­tôt, alors qu’elle entrait dans sa dix-neu­vième année. Dès le pre­mier jour elle l’avait aimé, et ils se jetaient des regards pleins de dou­ceur depuis la pre­mière minute. Ils ne s’étaient révélé cet amour que deux mois plus tard, alors que Céleste était tom­bée dans la mer. Théo­phile l’avait sauvé des flots, et ils s’étaient étreints pour ne se sépa­rer que dans l’attente de pro­chains bai­sers.

            Ainsi, Théo­phile s’était rendu au domi­cile Jar­bet et avait donné une let­tre au por­tier pour made­moi­selle de Jar­bet. Puis il avait pris ses jam­bes à son cou et avait dis­paru vers le port.

            Cette nuit-là, Céleste avait fait un mau­vais rêve. Plu­sieurs fois elle s’était réveillé en sueur. Elle avait rêvé d’un bateau, ou plu­tôt d’une bar­que. Théo­phile était assis, dans cette bar­que. Ces yeux sem­blaient regar­der le vide, et aucune expres­sion ne ter­nis­sait son visage.

Il s’était levé, et s’était jeté à la mer. Elle demeu­rait immo­bile, ten­tait de tout faire pour évi­ter le drame, mais rien ne se pas­sait. Son corps ne répon­dait plus, sa bou­che vou­lait hur­ler, mais rien ne sor­tait. Et elle voyait son amour cou­ler, et som­brer dou­ce­ment dans les pro­fon­deurs abys­sa­les de la marée. Puis ses yeux s’était fer­més dou­ce­ment eux aussi, avec l’inca­pa­cité de les rou­vrir.

            La peur de la mort. Cette peur hante les cœurs, quel que soit l’âge que l’on ai, quelle que soit la blan­cheur notre âme. Il suf­fit d’aimer un temps soit peu la vie, la sienne ou celle d’un autre, et l’on ne peut plus pen­ser à la mort sans la redou­ter.

On n’a plus peur de la mort que lors­que l’on n’a plus de rai­son de  vivre.           

La gou­ver­nante appela Céleste. Une let­tre était arri­vée, elle lui était des­ti­née. L’auteur ne l’avais pas cache­tée, et la gou­ver­nante s’inter­ro­geait sur l’iden­tité de ce mys­té­rieux ano­nyme. Céleste, elle, savait. Ça y est, il lui avait enfin écrit. Elle sau­rait. Théo­phile lui avait con­fié aupa­ra­vant ses pro­blè­mes avec la jus­tice, qui le recher­chait pour une affaire béni­gne de vol à l’éta­lage, car Théo­phile, à l’inverse de Céleste, vivait dans la pau­vreté la plus atroce.

En dépliant cette let­tre toute tache­tée, Céleste eut un haut-le-cœur. L’écri­ture était bien l’écri­ture de son amant, mais elle était accom­pa­gnée de mul­ti­ples gout­tes de sang.

Son rêve refit sur­face. Elle le revit len­te­ment som­brer, et se trouva mal.

L’amour, l’amour… Quel rabâ­chage, en si peu de pages. Mais quoi, on n’a pas finit d’en par­ler, puisqu’il est cen­tre de tout. L’amour fait naî­tre, l’amour fait gran­dir, l’amour fait vivre, on s’en nour­rit, on en souf­fre, et fina­le­ment il nous tue. C’est main­te­nant le der­nier cha­pi­tre des vies de Céleste et Théo­phile.

Leur his­toire n’a aucune impor­tance. Il vont mou­rir tous deux d’amour, et s’offrir l’un et l’autre la plus belle des fins.

Oui, ils vont mou­rir.

Théo­phile s’est enfui pour le port. Dans sa course il est tombé nez à nez avec une bri­gade, qui le recher­che. Tous ses pro­jets d’ave­nir sont main­te­nant bri­sés. Devant lui : la mort. Le len­de­main, il sera pendu au cou­cher du Soleil, car il va ser­vir d’exem­ple et dis­sua­der les vau­riens. Et sa vie pren­dra enfin un sens dans sa mort.

Céleste ne reverra plus jamais Théo­phile vivant. Elle s’est enfer­mée dans sa cham­bre, pour y res­ter jusqu’à ce qu’elle accepte le départ de Théo­phile, ou bien que la faim et la soif aient rai­son d’elle. Pas un ins­tant elle ne se doute qu’il puisse mou­rir, cela lui paraît impos­si­ble, et elle ne peut y son­ger.

Le len­de­main, elle ne donna plus signe de vie. Murée dans le silence le plus com­plet, elle s’accro­chait tant bien que mal à sa der­nière rai­son de vivre, le retrou­ver. En fin d’après midi, la gou­ver­nante, affo­lée, se pré­ci­pita devant la cham­bre de la jeune femme. Elle hurla : « Made­moi­selle Céleste ! Made­moi­selle ils ont votre Théo­phile. Il va mou­rir en cet ins­tant, sur la place publi­que. Oh c’est hor­ri­ble, je vous en prie dites quel­que chose. »

Céleste sor­tit comme une furie de sa cham­bre. Elle cou­rut tant qu’elle pou­vait, enleva ses chaus­su­res pour aller plus vite, mais en vain. Lorsqu’elle arriva le Soleil dis­pa­rais­sait vers l’Occi­dent, et le corps de l’être qu’elle ché­ris­sait flot­tait, un mètre cin­quante au-des­sus du sol.

Alors elle tomba à genou. Sans un bruit elle se leva, le souf­fle coupé, et reprit le che­min de la mai­son de son père.

En arri­vant, elle vit ses rochers, d’où elle avait failli mou­rir un jour, et où tout avait com­mencé. Non elle ne se marie­rait pas, mais peu impor­tait. Elle prit alors une der­nière bouf­fée d’air, et se jeta de là dans l’eau pour som­brer, et retrou­ver son bon­heur là-haut, car dans cette vie per­sonne ne pou­vait plus la sau­ver.

Ainsi s’achève leur his­toire. Et même si la mort a pris ces deux amou­reux, ils finis­sent ensem­ble, enla­cés dans la séré­nité des cieux, la séré­nité de la mort, de cette mort qui ne tour­mente pas les âmes qui s’aiment. 

 

     A. L.

Cauchemar illusoire

Ce fut dans la nuit, léthar­gie, je mar­chais,
Subrep­tice et muet, j’allais à pas dis­traits.
Agi­tées par le vent, en la noire forêt,
L’ écho par­ci­mo­nieux par­vint qui bruis­saient,


A mes sens, fugi­tifs, et fuga­ces des feuilles.
Aus­si­tôt je ris­quais dans cet abîme un oeil,
Ephé­mère , pour voir, dans la nuit les cer­feuils,
De ma mort, insa­tia­ble, une ombre comme éceuil,


De ma vie.  Pré­lu­dant, à l’abîme infini,
D’une atroce souf­france, et figu­rait ainsi,
Indis­cer­na­ble encor, seul celle d’un sapin,
 Je m’appro­chait encor. Ce fut tout ano­din !

Samedi, mars 6 2010

J'ai le coeur en passoire

J’ai le cœur en pas­soire
Le cœur qui brûle au fond
Qui tourne et tourne en rond
Au fond d’un cré­ma­toire…

J’ai le cœur en pas­soire
Servi à des géants
De géants sen­ti­ments
Pour un verre d’espoir…

J’ai le cœur en pas­soire
Et le noir est ma peur
Quand l’étoile se meurt
Au fir­ma­ment du soir…

J’ai le cœur en pas­soire
Et le cœur en vio­lon
Mes lar­mes sont le son
Des vies à émou­voir…

J’ai le cœur en pas­soire
Comme un rocher pro­fond
Étrange, où se mor­fond,
Un royaume illu­soire…

J’ai le cœur en pas­soire
Autour de moi l’amour,
Fait des ronds de vau­tour…
Le cœur en balan­çoire…

J’ai le cœur en pas­soire
Piqué sur une bro­che
Ficelé, tout fan­to­che,
Prêt pour la rôtis­soire…

Jeudi, mars 4 2010

Sui Caedis


Une lande vertement pure,
Un doux matin.
Un dernier mot à la nature,
Avant la fin.

Un chêne blanc ornait le ciel,
Ce doux matin.
Et les abeilles volaient au miel,
Quand l'homme vint.

Une hirondelle, s'est envolée
En le voyant :
La corde en main, le coeur serré,
Et sans argent.

Il a trouvé une demeure,
Pour s'en aller.
Ici il va, ici il meurt,
C'est accepté.

Mais en sa tête, hurlent encore
Deux mille bombes.
Sonnant fort le glas de sa triste mort,
Il tombe.


A.L.

Mercredi, mars 3 2010

A l'ébauche de la mort

Jean savou­rait les relents de la soli­tude : le mal­heur l’arra­chant cha­que jour de la vie qu’il menait lamen­ta­ble­ment dans la pré­ca­rité et la dis­sen­sion, il n’avait plus de res­source dans cette déca­dence, que le cou­rage et l’espoir de trou­ver peut-être une âme fémi­nine qui le con­so­lât et lui fît rega­gner par les jouis­san­ces char­nel­les le goût d’exis­ter qu’il avait perdu, et duquel il s’était délié depuis le sou­ve­nir entrevu qu’il avait d’avoir, il y a long­temps, vu périr sa femme et son fils. Cette espé­rance de vivre à nou­veau le bon­heur et les vel­léi­tés d’amour qui nais­sent dans l’esprit des hom­mes oppressé par leur exis­tence insi­gni­fiante et recluse, avait donné le seul sens que sa vie pou­vait avoir de plus com­plai­sant. Sinon la mort déjà l’aurait con­solé. Hélas ! c’est elle qui fait vivre les pau­vres et les infor­tu­nés… Aussi Jean s’était il déré­solu à mou­rir en lan­guis­sant. Mais plus rien dans sa vie ne l’arran­geait ; on le rece­vait tou­jours avec des hués récla­mant sa mort en l’accu­sant du meur­tre de sa pro­pre femme ; il vivait con­finé dans l’épou­vante. Par­tout le monde sem­blait l’exé­crer et le haïr injus­te­ment. Dans son monde de soli­tude qui n’appar­te­nait qu’à lui, il ne pou­vait pour sa part ces­ser de son­ger avec tris­tesse au mal­heur de sa famille. Mais le regret qu’il éprou­vait pour elle ne pou­vant coha­bi­ter avec la haine que fai­sait éveiller dans son esprit l’injus­tice de tant de déla­teurs imper­ti­nents, il en vint assez rapi­de­ment à éprou­ver pour celle-ci un très vif désin­té­rêt…  Puis cha­que jour chas­sant l’autre il tourna à une colère féroce. Jean avait  cessé d’accu­ser la Pro­vi­dence con­tre lui. Le crime n’était pas à reje­ter sur l’injus­tice du des­tin, mais bien sur celle que sa famille avait fait s’appe­san­tir len­te­ment sur son âme. Car dans le tré­pas elle l’avait con­damné… Un ins­tant Jean son­gea qu’en mou­rant elle l’aurait con­traint à vivre aussi : dans sa folie il éruc­tait qu’en mou­rant on l’avait con­damné à vivre. Si bien que le monde qui le mépri­sait déjà se deman­dait main­te­nant s’il avait affaire au plus fou de tous les hom­mes, parce qu’il repro­chait aux mort de lui être déloyaux et ini­ques : il diva­guait. Dans cette pers­pec­tive insen­sée, Jean dériva subrep­ti­ce­ment, et plus inti­me­ment dans la débau­che, la déprime. Éploré, et déses­péré que plus per­sonne ne le sou­tînt sur cette Terre de laquelle il avait l’espé­rance de s’arra­cher, tré­pas­ser lui-même, il se déro­gea du ser­ment qu’il s’était fait quel­ques temps plus tôt - selon quoi il ne se sépa­re­rait pas de sa vie sans que ne se révé­lât à lui le secret impé­né­tra­ble d’une vie bien­heu­reuse - et hors de lui se donna la mort. Comme ces arca­nes de la vie lui étaient encore insai­sis­sa­bles, quoi qu’impé­ris­sa­bles, et comme il n’avait pu lui-même se résou­dre à cor­ri­ger la sienne plu­tôt que de la vivre en vain, Jean avait choi­sit de mou­rir. Et ce choix fut hon­nête.

Mardi, mars 2 2010

Dans les splendeurs poétiques du ciel

La lumière du jour décrut dans le ciel,

Une pluie cin­glante se mit a tom­ber, drue.

Accu­sant le des­tin, la pro­vi­dence imbue,

D’abî­mes rem­bru­nis qu’émane autant de fiel,

 

Du mal­heur per­ni­cieux qu’éprouve l’homme seul,

Je médi­sais du temps, qui, inlas­sa­ble­ment,

Réprouve  et encore  me cons­pue, impu­dent.

Car ses cieux lac­tes­cents, con­sa­crés tri­saïeuls,

 

Dans la nuit s’apprê­taient à être mon lin­ceul.

Dimanche, février 21 2010

Pensées d'un soir

                                                                         A elle.


L'amour, la peine, la haine...et la vie, et la mort.
Tous ces liens que je tisse, qui font ce que je suis.
Ces regards que je glisse, ces baisers que j'ai pris...
Ces perles de la vie, me bercent quand je dors.


Je me noie dans cette eau qui abreuve mon cœur.
Et je sens tous les maux dont cette eau m'a lavé.
Je la sens ! qui me frôle... et qui me fait rêver.
Et Morphée vient, me prend, comme on cueille une fleur.


Je me laisse emporter, pour un nouveau voyage.
Quelle douceur de vie, que de se laisser faire,
Le bonheur et la nuit, tous deux font bonne affaire.


Et je rêve, et je rêve, perché sur un nuage.
Voguant dans une barque, vers le lointain des cieux.
Guidé, dans mon chemin, par la flamm de ses yeux.


A.L.

Apocalypse

Tombe la pluie, coulent les larmes.
Ne plus rien faire. Jeter les armes
Et doucement, se laisser choir :
C'est terminé et sans espoir.

Je veux mourir, mourir, mourir.
Ne plus souffrir, souffrir, souffrir.
Et rien ne va, m'en empêcher.

Souffle le vent, s'éteint la flamme.
La vie a pris ma petite âme.
Et elle est morte. Laissant la place
A la tristess, d'un cœur de glace.

Je vais mourir, mourir, mourir.
Ne plus souffrir, souffrir, souffrir.
Et rien ne va, s'y opposer.



A.L.

Samedi, février 20 2010

Désordre intérieur.

Il est dit qu'un beau jour l'Homme saura trouver
La place qu'il se doit d'occuper en ce monde,
Qu'alors il cessera de cautionner l'immonde
Et qu'il sera dit grand. Cela reste à prouver. 

S'il savait déjà, l'Homme ! sortir de ce qu'il est.
De ce qui le fait, l'Homme ! De ses manies d'horreurs.
Lui qui a rejeté paix, simplesse et candeur !
Entassant les méfaits tant il déteste il hait !

Diable ! Qui est-ce diable qui égorge les cœurs ?
Qui est donc ce malin, qui pénètre en nous-mêmes,
Et nous fait mortifier les êtres que l'on aime ?
Et pourquoi cet esprit sournois et malfaiteur,

S'attaque-t-il à moi, qui suis une âme impure...
Ne voit-il qui je suis, moi l'idiot le maudit ?
Moi, qui de tout rougis, dont le cœur est taudis ?
Je ne sais plus qu'écrire... je fais une coupure.

Ah ! Une idée revient. Oui ! Ma vie est pourrie.
Le temps passe et ma plume, qui sème son écume
Va, me crie et m'écrie, toute son amertume.
Je vois la mort qui me hurle : Vient ! Et je lui souris.

Mais jamais je n'arrive à quitter cette vie.
Cet univers pervers qu'est la planète Terre,
Me garde me retient, debout, les pieds sur terre.
Pourquoi ? Je ne sais guère. Seul, j'avance et je vis.



A.L.

Dimanche, février 14 2010

Insania

« Moi je cons­pue le dia­ble, et le dia­ble c’est les autres ! », m’avait con­fié un soir Jean, mon oncle,sur le ton de voix ton­nante qu’on se donne pour les cir­cons­tan­ces par­ti­cu­liè­res, de telle sorte que jusqu’au temps où plus per­sonne n’entre­tint à mon égard le moin­dre signe d’ami­tié,ou qui puisse con­so­ler du mal­heur dans lequel la vieillesse plonge les hom­mes  au moment où ils récla­ment le récon­fort, et qu’ils meu­rent fina­le­ment las­sés par la vie plu­tôt que par la décré­pi­tude, ses paro­les s’était gra­vées dans mon esprit sans que jus­que là le sen­ti­ment de l’ami­tié que j’avais pour mes pro­ches ne pût coha­bi­ter avec l’idée que mes amis eus­sent pu appar­te­nirà l’enfer même.  Ce qu’avait conçu mon oncle et qui me lais­sait dans la pers­pec­tive insen­sée de ris­quer de me délier des chaî­nes d’une ami­tié qui pour­rait avoir entravé ma vie, et à l’aspect de ces pen­sées, le sen­ti­ment d’avoir con­fié les mien­nes à un homme qu’on esti­me­rait dérai­son­na­ble et odieux ins­pira dans mon esprit un vif désin­té­rêt, comme celui que l’on accorde aux cho­ses en les mau­dis­sant. Aussi réa­li­sais-je que dans ce monde où nous souf­frions en atten­dant que la mort nous déli­vrât, et où le goût d’exis­ter, réduit par les guer­res et par l’infor­tune vers quoi nous amène le des­tin, au sen­si­ble déplai­sir que fait éprou­ver la misère à l’âme humaine, l’homme est immua­ble­ment plongé dans la pré­va­ri­ca­tion, dans la déloyauté, si bien qu’il par­vient à y deve­nir pour sa pro­pre espèce, une impor­tune com­pa­gnie, ce dont je n’avais aucun soup­çon étant donné que, de mes con­nais­san­ces, tous avait tré­passé avec l’âge, m’aban­don­nant à une soli­tude éprou­vante - si lâche de leur part ! -, et dis­si­pant les incer­ti­tu­des que leur pré­sence pou­vait avoir éveillé dans mon esprit.

Samedi, février 13 2010

J'ai refermé un livre

J’ai refermé un livre, et appro­ché mes yeux,
Une der­nière fois, de l’eau pale des cieux.
Ils sai­gnaient d’émo­tion.
De dou­leur, de pas­sion.
Sur Terre fai­blis­sant, je me sen­tais ailleurs,
Loin des regards bles­sants, vers des mon­des meilleurs…
Je suis mort un matin, de ce bon­heur tra­gi­que,
Ce bon­heur d’un ins­tant, que l’on sent nos­tal­gi­que ;
J’ai pensé aux cou­leurs, qui venaient de s’enfuir,
Lors­que cette dou­leur est venue me détruire ;
J’ai pensé à ces jours, qui venaient de s’étein­dre,
Comme des illu­sions, qu’on n’eût pas pu dépein­dre ;
J’ai pensé au bon­heur, que venant de con­naî­tre,
Je savais, pour tou­jours, igno­rant à renaî­tre ;
J’ai pensé à la vie, comme on pense à la mort,
C’était là ma pri­son, et mon ter­ri­ble sort,
Je suis mort de cha­grin, et le sou­rire aux lèvres,
J’ai refermé un livre en m’oubliant dedans.

Mardi, février 2 2010

Chaque vie est le regret d'une autre

            Cha­que vie est le regret d’une autre, pleine d’illu­sions et de mélan­co­lie, pleine d’espé­rance pour un amour qui ne vien­dra pas.

            La peine capi­tale. Voilà la sen­tence pro­non­cée par le pro­cès de la vie. Et pou­vons-nous ima­gi­ner être heu­reux un jour, s’ima­gi­ner seu­le­ment ce qu’est la Lumière, si cette pen­sée reste gra­vée sur notre front ad vitam aeter­nam ?

            Que je loue le sei­gneur pour sa clé­mence ! Qu’eussé-je pu con­tre ma des­ti­née, qu’eussé-je pu ten­ter pour me libé­rer, ne fût-ce que pour le sur­sis des heu­res, des jours, des mois, et des années, s’il ne m’avait donné la can­deur et l’amour !

            Or vivre me détruit, vivre m’ancre dans ma vie, vivre me retire la can­deur, et m’ôte l’amour, si bien que je me lan­guis de les retrou­ver ailleurs, dans un autre Moi. Vivre me tue. Oui, plus je vis et plus les secon­des pas­sent vite, dans la pla­ti­tude, dans la tur­pi­tude, dans la décré­pi­tude… J’ai lu un jour : « Omnia vul­ne­rant, ultima nocet. » Tou­tes bles­sent, la der­nière tue. Est-il quel­que vérité plus impla­ca­ble que celle-ci !

            Que l’on me rende l’amour… Que l’on me rende la can­deur que ce monde de souf­france m’a ôtée, que l’on me rende à l’igno­rance et à l’Eden, que l’on me donne d’oublier le poids des secon­des, d’oublier mon des­tin, d’oublier mon passé, que l’on me donne de vivre heu­reux comme on vit dans un rêve !

            Cra­chons un bon coup. Je suis sûr que cela va un peu mieux. Je suis sûr pour­tant qu’au fond de vous il reste un peu de cette souf­france qui, comme un rai­sin don­nera du vin, don­nera à votre cœur son ultime nécrose, celle de la défaite, celle d’une défaite telle que vous rêve­rez de ven­geance et non plus d’amour. Vous venez de faire le pre­mier pas vers votre fin. Et vous vous dites que vous n’aviez pas le choix, et que vous êtes encore l’inno­cent que l’on a mani­pulé. Vous avez rai­son : le monde a des rocs et des crocs qui ont rai­son de tout.

            L’amour seul peut sau­ver. Lui seul peut nous faire oublier notre con­di­tion humaine… Mou­rons de nos sen­ti­ments, mou­rons pour eux, car ce sont eux qui nous font vivre, plu­tôt que de vivre le cœur plat, sans pas­sion et sans heurt, dans l’hypo­thé­ti­que espé­rance d’un petit pro­lon­ge­ment, car c’est le temps, le temps vide et plat, le temps long et court à la fois, le temps qui court tou­jours plus vite qui vous rat­trape pour vous assas­si­ner…

            Ne som­mes-nous pas ainsi fait que lorsqu’un oiseau chante, qu’un arbre laisse tom­ber une feuille, qu’une fleur s’émer­veille au milieu d’un champ, que les cieux esquis­sent un sou­rire céru­léen, nous ser­rons nos mains l’une dans l’autre, et nous nous lais­sons sur­pren­dre dans un autre royaume que celui où nos yeux lacry­maux s’embour­bent, en ten­tant de l’attein­dre ? Le doute me gagne.

            Ah ! Le monde est ainsi fait ! Le monde vous méprise ! Il vous accueille à bras ouvert ! Et dans ses bras un poi­gnard…

Une bougie s'allume

Une bou­gie s’allume,

Quand la bise l’éteint ;

Quand la bise s’allume,

Une bou­gie s’éteint.

Ainsi d’un bout du monde,

A l’autre bout du monde,

D’un bout de l’océan,

Aux por­tes du néant,

Nous nais­sons pour mou­rir,

Et vivons pour souf­frir ;

Et l’homme bien­heu­reux

Est un homme immor­tel.

Samedi, janvier 23 2010

Nouvelle-épique

Impa­tient de vain­cre, le géné­ral Riggs savait que, ce soir, ses trou­pes se bat­traient avec une ardeur impi­toya­ble, et qu’elles se défen­draient à tra­vers les bruits des coups de canons se croi­sant dans l’air, pour leur patrie.

« Géné­ral ! Géné­ral ! » hale­tait un offi­cier qui avait couru seul sur la moi­tié du champs de bataille, l’air déses­péré.

«  L’artille­rie … »  

A cette phrase ina­che­vée, l’écho de loin­tai­nes explo­sions par­vint aux oreilles de Riggs et de l’offi­cier qui avait com­mencé à lui par­ler, lui con­fir­mant que l’artille­rie venait d’enga­ger la bataille.

« Bien… fais atten­dre la cava­le­rie ; du reste, il faut com­bat­tre ! » ordonna-t-il d’une gra­vité décon­cer­tante, humant l’air comme s’il avait détecté un dan­ger immi­nent… Un ins­tant, le géné­ral se détourna de ses réflexions de stra­tège, qui ris­quaient de plon­ger ses hom­mes dans l’abîme si elles ne les menaient pas vers une fin sen­sée, et il regarda l’hori­zon, son ima­gi­na­tion occu­pée à con­tem­pler les subli­mi­tés d’un pay­sage, que, quel­ques ins­tants plus tard, il ferait dis­pa­raî­tre dans une effroya­ble effu­sion de sang. Les yeux brillants d’émer­veille­ment, il  s’aper­çût qu’à la lumière épa­nouis­sante du soleil, l’armure de ses intré­pi­des guer­riers ruti­lait d’un éclat qui met­tait admi­ra­ble­ment en valeur l’élo­quence qu’ils avaient en eux, ce qui sem­blait annon­cer leur pro­chain triom­phe. Riggs, alors qu’ils se tour­naient vers lui pour cla­mer la fidé­lité et toute la con­fiance qu’ils accor­daient à leur maî­tre, en fut aveu­glé. Répri­mant un de ces ges­tes par­fai­te­ment sin­cè­res qui veu­lent dire « merci », pour gar­der son impas­si­bi­lité de géné­ral habi­tué à voir la mort en face, il décrit un mou­ve­ment cir­cu­laire du bras gau­che en don­nant l’ordre à la milice de faire un détour, de façon à sur­pren­dre l’adver­saire sur son flanc droit. Ne lési­nant pas long­temps sur les injonc­tions de leur maî­tre, l’infan­te­rie se mit en mar­che froi­de­ment, com­pre­nant que la démar­che de con­tour­ner l’ennemi qu’on leur impo­sait, loin d’être inu­tile, était sans doute de la plus sub­tile ingé­nio­sité, étant née de l’esprit de leur géné­ral. Ils con­ti­nuè­rent  dans la plus grande témé­rité ce che­min sur les orniè­res d’une mort éven­tuelle au com­bat,  et  ensem­ble enton­nè­rent une chan­son assou­pis­sante pour dis­si­per les mor­tel­les angois­ses qui, sur ce che­min, les oppres­saient.

Désolé, mais cons­cient que pour le des­tin de l’huma­nité, le sort d’un sim­ple offi­cier est insi­gni­fiant, et que le sacri­fice de sa seule vie n’a aucune valeur, sinon une vague uti­lité, Riggs se fen­dit d’un ric­tus hai­neux, imper­tur­ba­ble, rom­pant son impas­si­bi­lité en pen­sant que plus tard il devrait ven­ger les âmes de tous ces cou­ra­geux sol­dats morts pour leur patrie et pour la foi qu’il leur aurait ins­pi­rée. Animé par une colère indi­ci­ble qu’on voyait cré­pi­ter dans ses yeux, il fit un geste con­vul­sif, incon­trôlé, du pied, mar­te­lant féro­ce­ment le sol, tan­dis que son visage décom­posé par la plus vive amé­nité, se trans­for­mait en une expres­sion d’hor­reur : il mau­dit ainsi les fata­li­tés de la guerre, ses obs­cé­ni­tés, et ses atro­ci­tés, car la mort sans cesse acca­ble, et tor­tu­rante comme un cau­che­mar, agi­tait son som­meil.

Ris­quant un œil pour avi­ser, der­rière des volu­tes de fumée épais­sis­san­tes qui depuis quel­ques secon­des avaient envahi le champs de bataille, tan­dis que la pani­que s’empa­rait des bel­li­gé­rants, une magni­fi­que et luxu­riante val­lée, Riggs eut un ins­tant l’illu­sion de devoir se trou­ver au para­dis, du moins, c’était sa pensé éloi­gnée dans quel­que fan­tas­que rêve­rie, ou sinon l’émo­tion et l’admi­ra­tion qui avaient dû magni­fier à ses yeux la vision de ce qui lui appa­rais­sait, de sorte que l’expres­sion de la joie vînt suc­cé­der au sen­ti­ment de la colère sur son visage.

Le géné­ral se tenait au bord d’un haut escar­pe­ment ; de là, il aper­ce­vait à tra­vers le brouillard des obus son armée d’inat­ta­qua­bles guer­riers four­miller par le nom­bre et étin­ce­ler sous l’éclat du soleil, bien que ce soir, celui-ci décrût dans le ciel, les plon­geant bien­tôt dans la nuée. 

Len­te­ment les affres de la guerre s’appe­san­ti­rent sur ces champs de batailles, et un vacarme stu­pé­fiant se fit enten­dre : aussi la peur s’empara du géné­ral… Sur les pen­tes de la val­lée se des­si­nè­rent l’ombre de ce qui devait être une nou­velle menace: les séi­des de la mort elle-même qui la déva­laient,étin­ce­lants de fureur, et bran­dis­saient l’éten­dard ori­flamme du démon lui même, leur maî­tre. L’atten­tion attiré par les hur­le­ments féro­ces de leur voix, et les vagis­se­ments fri­vo­les qu’ils lais­saient échap­per de leur gueu­les enra­gés, les hom­mes de Riggs qui étaient avi­des de tra­quer, se réso­lu­rent à les mas­sa­crer. Quand bien même l’enfer fut à leur trousse ! il n ‘en furent point effa­rou­ché… Le sou­rire d’un enfant affamé qui vient de repé­rer une con­fi­se­rie se des­sina sur les lèvres du géné­ral : dans leur déter­mi­na­tion, tuer cette horde de détrac­teur et la réduire à l’aspect de cha­ro­gne puante et mori­bonde fut l’affaire d’une minute. L’écla­tante val­lée, qu’admi­rai RIggs un moment plus tôt, en fut souillé.

Voyant les atro­ci­tés que l’homme pou­vait faire éprou­ver à sa pro­pre con­di­tion, Riggs était décon­certé.

La bataille se fit plus ardente tan­dis que le ciel s’enve­lop­pait dans la nuit, où l’éclat de la lune des­cen­dante fai­sant briller l’espoir du suc­cès. Aussi la nuit se pré­pa­rait-elle à deve­nir le lin­ceul de nos enne­mis…

Dimanche, janvier 3 2010

La Mort vous délivre !

La mort, c’est la liberté ! Car il ne peut y avoir de liberté sans la mort. La mort vous déli­vre du monde. La mort est béné­fi­que ; elle donne aux hom­mes ce qu’ils s’achar­nent à cher­cher dans leur vie : la sup­pres­sion des con­train­tes, ou le bon­heur, mais c’est en vain qu’ils y aspi­rent. Tan­dis qu’à vou­loir être libre, on en reste con­traint, enchaîné à une liberté illu­soire, les Hom­mes n’ont pas encore com­pris que la liberté ainsi que la mort sont les deux mêmes enti­tés qui règnent sur le monde, dans une osmose plus puis­sante que la vie ou que l’amour, et qu’en déni­grant l’autre, ils déni­grent la pre­mière ; qu’en recher­chant la pre­mière, ils s’appro­chent de l’autre.

Recou­vrez la vue, mes amis ! Recou­vrez-la ! Sai­sis­sez mes paro­les au-delà des bar­riè­res que les mœurs ont fixées ! Allez, libé­rez-vous ! Vivez, soyez heu­reux ! Vous qui prê­chez la vie, et calom­niez la mort ! Nour­ris­sez-vous du pain de la désillu­sion. Votre monde éphé­mère, pour tou­jours con­damné, a ses relents amers, et la mort est dam­née… Mais pour­tant vous savez que la rai­son me guide ! Vous savez bien pour­tant pour­quoi l’onde se ride. Vous savez bien pour­quoi, vous dépri­mez tou­jours : c’est que vous avez cru aux men­son­ges d’amour !

            Sai­sis­sez-la la mort, c’est votre déli­vrance ! Comme ce Dieu d’amour, que vous prê­chez sur Terre, vous sau­rez qu’elle aussi, est misé­ri­cor­dieuse. Si vous la repous­sez, elle par­don­nera. Elle a un cœur aussi, elle a pitié de vous ! Sai­sis­sez-la très fort, étrei­gnez son doux corps !

            La vie est l’ago­nie qui con­duit à la mort. Pour­quoi souf­frir ainsi, d’un si mal­heu­reux sort ? Vous pou­vez la rejoin­dre main­te­nant, pour tou­jours, n’atten­dez pas demain, la souf­france des jours !

            La mort, vous la bri­sez, infâ­mes créa­tu­res ! Elle vous tend la main, quand vous la dégui­sez ! La vie frotte ses mains, en aiguise sa faux, elle qui cha­que jour, vous coupe un peu de peau… Résis­tez ! à sa lame ali­fère ! Venez plu­tôt goû­ter aux liber­tés qu’aux fers ! Mou­rez sur-le-champ même, car si vous atten­dez, vous mour­rez bien quand même, et vous n’aurez gagné que d’hor­ri­bles souf­fran­ces… Les lar­mes sont des mor­ceaux de ciel trop acide, qui des­cen­dent vos joues, qui piquent vos bajoues… Résis­tez !

            Vivez, ou mou­rez ! Ago­ni­sez, ou déli­vrez-vous !

A la Mort

Tu dégueu­les le monde
Et tu cam­bres tes reins,
Dans l’onde rubi­conde,
Les cieux res­tent sereins.

Tu vis dans l’illu­sion
Que t’apporte demain,
Ton âme est allu­sion
Tou­jours à l’inhu­main.

Ton cœur est une éponge
Que le soleil assè­che ;
Tu dépé­ris et songe :
« D’où me vient cette flè­che ? »

Les mots sont sen­ti­ments,
Les sen­ti­ments sans mots…
Le mis­tral orpi­ment,
Le piment de tes maux…

Ce monde qui te presse
Veut te voler tes lar­mes !
Ce mal­heur qui t’oppresse
Veut te voler tes armes !

Ton cœur est nécrosé,
Le rouge devient noir,
Ton âme sclé­ro­sée
Se colle à l’enton­noir…

Comme un par­fum de bière
Qui te colle à la peau,
Rythme du cime­tière,
De ton âme, ber­ceau !

A tes lèvres ger­cées,
La ciga­rette fume
Des nua­ges per­cés
Qui mon­tent, se con­su­ment…

Tu as les yeux san­glants,
Tu vas pren­dre ta dose,
De ceux qu’on dit cin­glants
Aux teints de cou­pe­rose…


Tu vois naî­tre l’enfer
Et se mou­rir l’oiseau
Dans ta pri­son de fer
Où casse le roseau.

La fenê­tre est ouverte
Et tu prends ton envol,
Tu vois le monde inerte,
Tu te crois ros­si­gnol.

Tu rêves « liberté »
De tes bras ali­for­mes ;
Tu sai­sis la clarté
De tes mains fili­for­mes.

Et tan­dis que tu tom­bes
Vers le bitume amer,
Tu mon­tes et sur­plom­bes
De ton ombre l’éther.

Tu vois la Mort en face,
Elle n’est pas si laide.
Son sou­rire est rapace
La main qu’elle tend t’aide.

Elle a les che­veux blonds
Et le teint déli­cat,
Et ses cris vaga­bonds
Apai­sent tes tra­cas.

Le monde la méprise !
Cette dif­fa­ma­tion
Pro­vo­que ta sur­prise
Et ton excla­ma­tion !

Tu la trou­ves jolie,
Tu l’aimes de plus belle.
Elle a l’œil ravioli
Et des airs de rebelle.

Voilà qu’elle t’agui­che,
Tu tom­bes sous sa coupe,
Vul­gaire est le pas­ti­che,
Mais ter­ri­ble est sa croupe.

Tu voles un bai­ser
A sa bou­che mutine
Un goût de liberté,
Et d’orgies endo­cri­nes !

Les roses de la haine

Je suis la pluie qui mouille,
Je suis le vent qui sèche,
Le passé qui te rouille,
L’ave­nir qui t’empê­che.

Je suis l’ombre qui court,
Une bête des ombres,
Le tour­ment de tes jours,
De tes jours les plus som­bres.

Je suis la véhé­mence,
Qui te brûle. Tabide !
Je suis la radiance,
Qui t’irra­die. Mor­bide !

Ton cœur est une éponge,
Et je l’assè­che­rai !
L’émoi suc­cède au songe,
Je te l’arra­che­rai !

Je suis l’amour qui t’aime,
Le par­fum qui t’entraîne ;
Qui der­rière toi sème,
Les roses de la haine !

Lundi, novembre 23 2009

L'insondé de la mort

Durant les jours qui avaient suivi l’hiver, mon front s’était dégarni et j’avais perdu de mon éclat. Je fai­sais par­tie de ces hom­mes qui ont depuis long­temps dépassé l’âge éloi­gné de la cin­quan­taine, si bien que mon corps com­men­çait à se mar­quer de ridu­les, et que mon visage flé­tris­sait comme une vieille femme. Mais cela ne m’affli­geait point, car j’avais tou­jours conçu le moment de la décré­pi­tude comme le châ­ti­ment d’une vie menée trop jus­te­ment ; c’est pour cela que le temps me con­damne. En me pri­vant des beau­tés qui avaient ravi les plus jolies filles et me les avaient offer­tes, comme atti­rées par mon par­fum, puis en m’ôtant la vie. Du moins, la crainte de la mort ne rési­dait en aucun cas dans cette dis­pa­ri­tion des réa­li­tés char­nel­les, parce que je me per­sua­dais que l’esprit sur­vi­vait tou­jours à la mort, ainsi que les ecclé­sias­ti­ques avaient l’habi­tude de nous le dire, mais dans la pers­pec­tive d’une souf­france atroce. Ces signes de vieillesse étaient pour moi les pré­mi­ces d’une mort qui bien­tôt irait me poi­gnar­der insi­dieu­se­ment. C’est cruel, en effet, mais c’est le prix d’une vie trop plai­sante et d’une enfance bien­heu­reuse.

Je com­pre­nais qu’un tel mal­heur, ou des­tin immi­nent, vou­lût me frap­per et m’abî­mer dans l’uni­vers insondé des dam­nés, inconnu, puis­que je pré­ten­dais le méri­ter, mais ne com­pre­nais pas la sen­sa­tion que la mort m’indif­fé­rât, et que je n’en éprou­vasse aucune peur, pas même la peur de souf­frir. Je devais pour cela m’être pré­ma­tu­ré­ment lassé par la vie deve­nue morne, insi­pide, dépouillée de tou­tes les vicis­si­tu­des et de tous les bon­heurs aux­quels j’avais aspiré, et trou­ver dans une fin si abjecte une sorte de déli­vrance. C’est à dire que j’étais devenu sénile, et que j’aurais désor­mais bien du mal à arra­cher de mon visage l’air apa­thi­que qui m’avait réduit à l’état d’un futile sexa­gé­naire, tout décati, et tout buriné par l’imprévu du temps, l’imprévu de la mort. De telle façon que je n’igno­rais plus rien de la vie pour crain­dre les affres d’une mort qui me serait, par la même, une nais­sance nou­velle.

Eperdu dans les mal­heurs de cette nature, de quel bien pré­cieux me serais-je alors séparé en mou­rant ? J’étais veuf et n’avait point d’enfant, ce qui enle­vait cha­que jour un peu de son charme à mon exis­tence. Aussi ne trou­vais-je plus aucun plai­sir à exis­ter, et comme je n’avais plus de femme qui vivait à mes côtés, et qui don­nait à mon âme l’onde assou­pis­sante de l’amour, ma vie s’était insen­si­ble­ment emplie d’un déses­poir morne, puis pro­fond. Plus mort que vif, mon coeur n’éprou­vait plus la peur de per­dre ce que je tenais de la vie, et que je ché­ris­sais tant.

Jeudi, novembre 19 2009

Lettre ouverte à Alphonse de Lamartine

Je croule sous ton poids, bon ou fatal génie,
Lors­que, lisant tes vers, j’en palpe l’har­mo­nie,
Comme on palpe un fruit pour voir s’il est bien mûr :
J’ai goûté ta gran­deur, main­te­nant j’en suis sûr.

    Je caresse tes pages sages,
      Le par­fum qu’exha­lent leurs flots,
      Le satin qu’offrent tes riva­ges,
      Quand on en atteint les échos ;
      La lune y casse ses œufs blancs,
      Dans les cieux sem­bla­bles aux bancs
      Sur les­quels on s’assoit le soir,
      Lors­que notre cœur, soli­taire,
      Mori­bond que tant vou­draient taire,
      Vient pro­me­ner son déses­poir.

Sou­vent, devant chez moi, pleure le pay­sage,
Et je vois, au-des­sus, ton céleste visage,
De son teint bien­veillant, prier, bai­gné des vents,
Pour nous, pau­vres mor­tels, et pau­vres indi­gents.
Le suc ambré d’un vin, qu’on goû­te­rait au soir,
Lorsqu’on voit les val­lons trem­per leur déses­poir,
Et que, dans l’onde pure, en toi­les oni­ri­ques,
Se mêlent aux reflets tes vers mélan­co­li­ques ;
Ces soirs où tes rai­sins, de tant d’années muris,
S’épan­chant dans nos cœur, y trou­vent leurs abris,
Je bran­dis tes écrits aux étoi­les vaillan­tes,
Pour qu’on les pro­té­geât des cri­ti­ques saillan­tes.
Cyn­thia a bien sou­vent, de sa pâle chlo­rose,
Été seule lumière au jar­din de ma rose,
Et pour­tant la beauté, comme reli­gion,
S’exalta, par ton luth, en toute pas­sion,
Quand je lus tes pen­sées, impré­gnées dans leurs pages,
Et que leur mélo­die modu­lait les riva­ges,
Et d’eux tirant la flûte, et cueillant aux frai­siers
Des fruits frais, fre­don­nait la dou­ceur des bai­sers.

Dimanche, novembre 15 2009

Ô voile du rêve

J’ai depuis trop long­temps vogué, dans ce fri­mas,

Saisi de tes fris­sons je ser­rais ce bour­ras

Très fort, con­tre mon cœur.

 

J’ai vu trop d’alcyons, per­dus sur cette rive,

De ten­dresse éplo­rée dans l’onde mala­dive,

Se mou­rir en sou­pirs.

 

Je ne te retiens plus, rêve­rie poly­an­dre,

Je ne t’encom­bre plus de mon poids de Cas­san­dre,

Ni de mes tris­tes pleurs.

 

Dès que mon œil san­glant te verra s’éloi­gner,

Vou­lant vers ton image adve­nir se soi­gner,

Pourra-t-il s’y blot­tir ?

 

Oui, j’ai tout délaissé, pour tes appâts de miel,

Je fus prêt à souf­frir, à me per­dre en ton ciel,

A te livrer ma vie.

 

Main­te­nant que les vents souf­flent tes arti­mons,

Que ces mers de Cadix retien­nent tes timons,

Laisse-moi m’assou­pir.

 

Dans l’esquisse du temps s’estompe ton image,

Quand la mer lacry­male emporte ton ramage,

A l’aube de l’envie.

 

Ton mât cythé­réen roule vers l’hori­zon,

Sur ces flots lan­gou­reux, qu’enli­sent les sai­sons,

Piégé pour y crou­pir.

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