Par Franck Morlaes le Mardi, février 2 2010, 14:43 - Prose
Chaque
vie est le regret d’une autre, pleine d’illusions et de mélancolie, pleine
d’espérance pour un amour qui ne viendra pas.
La
peine capitale. Voilà la sentence prononcée par le procès de la vie. Et
pouvons-nous imaginer être heureux un jour, s’imaginer seulement ce qu’est la
Lumière, si cette pensée reste gravée sur notre front ad vitam aeternam ?
Que
je loue le seigneur pour sa clémence ! Qu’eussé-je pu contre ma destinée,
qu’eussé-je pu tenter pour me libérer, ne fût-ce que pour le sursis des heures,
des jours, des mois, et des années, s’il ne m’avait donné la candeur et
l’amour !
Or
vivre me détruit, vivre m’ancre dans ma vie, vivre me retire la candeur, et
m’ôte l’amour, si bien que je me languis de les retrouver ailleurs, dans un
autre Moi. Vivre me tue. Oui, plus je vis et plus les secondes passent vite,
dans la platitude, dans la turpitude, dans la décrépitude… J’ai lu un
jour : « Omnia vulnerant, ultima nocet. » Toutes blessent, la
dernière tue. Est-il quelque vérité plus implacable que celle-ci !
Que
l’on me rende l’amour… Que l’on me rende la candeur que ce monde de souffrance
m’a ôtée, que l’on me rende à l’ignorance et à l’Eden, que l’on me donne
d’oublier le poids des secondes, d’oublier mon destin, d’oublier mon passé, que
l’on me donne de vivre heureux comme on vit dans un rêve !
Crachons
un bon coup. Je suis sûr que cela va un peu mieux. Je suis sûr pourtant qu’au
fond de vous il reste un peu de cette souffrance qui, comme un raisin donnera
du vin, donnera à votre cœur son ultime nécrose, celle de la défaite, celle
d’une défaite telle que vous rêverez de vengeance et non plus d’amour. Vous
venez de faire le premier pas vers votre fin. Et vous vous dites que vous
n’aviez pas le choix, et que vous êtes encore l’innocent que l’on a manipulé.
Vous avez raison : le monde a des rocs et des crocs qui ont raison de
tout.
L’amour
seul peut sauver. Lui seul peut nous faire oublier notre condition humaine…
Mourons de nos sentiments, mourons pour eux, car ce sont eux qui nous font
vivre, plutôt que de vivre le cœur plat, sans passion et sans heurt, dans
l’hypothétique espérance d’un petit prolongement, car c’est le temps, le temps
vide et plat, le temps long et court à la fois, le temps qui court toujours
plus vite qui vous rattrape pour vous assassiner…
Ne
sommes-nous pas ainsi fait que lorsqu’un oiseau chante, qu’un arbre laisse
tomber une feuille, qu’une fleur s’émerveille au milieu d’un champ, que les
cieux esquissent un sourire céruléen, nous serrons nos mains l’une dans
l’autre, et nous nous laissons surprendre dans un autre royaume que celui où
nos yeux lacrymaux s’embourbent, en tentant de l’atteindre ? Le doute me
gagne.
Ah !
Le monde est ainsi fait ! Le monde vous méprise ! Il vous accueille à
bras ouvert ! Et dans ses bras un poignard…
Impatiente de vaincre, le général Riggs sait que, pour ce soir, ses troupes se battraient avec une ardeur impitoyable , et qu’elles se défendraient à travers les bruits des coups de canons se croisant dans l’air, pour leur patrie.
« Général ! Général ! » haletait un officier qui avait couru seul sur la moitié du champs de bataille, l’air désespéré.
« L’artillerie … »
A cette phrase inachevé, l’écho de lointaines explosions parvinrent aux oreilles de Riggs et de l’officier qui avait commencé à lui parler, lui confirmant que l’artillerie venait d’engager la bataille.
« Bien… fais attendre la cavalerie ; du reste, il faut combattre ! » ordonna-t-il d’une gravité déconcertante, humant l’air comme s’il avait détecté un danger imminent… Un instant, le général se détourna de ses réflexions de stratège risquant de plonger ses hommes dans l’abîme s’il ne les menait pas vers une fin sensée, il regarda l’horizon, son imagination occupée à contempler les sublimités d’un paysage, que, quelques instants plus tard, il ferait disparaître dans une effroyable effusion de sang. Les yeux brillants d’émerveillement , ils’aperçût qu’à la lumière épanouissante du soleil l’armure de ses intrépides guerriers rutilait d’un éclat qui mettait admirablement en valeur l’éloquence qu’ils avaient en eux, ce qui semblait annoncer leur prochain triomphe. Riggs, alors qu’ils se tournaient vers lui pour clamer la fidélité et toute la confiance qu’ils accordaient à leur maître, en fut aveuglé. Réprimant un de ces gestes parfaitement sincères qui veulent dire « merci », pour garder son impassibilité de général habitué à voir la mort en face, il décrit un mouvement circulaire du bras gauche en donnant l’ordre à la milice de faire un détour de façon à surprendre l’adversaire sur son flanc droit. Ne lésinant pas longtemps sur les injonctions de leur maître, l’infanterie se met en marche froidement, comprenant que la démarche de contourner l’ennemi qu’on leur imposait, loin d’être inutile, était sans doute de la plus subtile ingéniosité, étant né de l’esprit de leur général. Ils continuèrentdans la plus grande témérité ce chemin sur les ornière d’une mort éventuelle au combat, etensemble entonnèrent une chanson assoupissante pour dissiper les mortelles angoisses qui, sur ce chemin, les oppressaient .
Désolé, mais conscient que pour les destin de l’humanité, le sort d’un simple officier est insignifiant, et que le sacrifice de sa seule vie n’a aucune valeur, sinon une vague utilité, Riggs se fendit d’un rictus haineux, imperturbable, rompant son impassibilité en pensant que plus tard il devrait venger les âmes de tous ces courageux soldats morts pour leur patrie et pour la foi qu’il leur aurait inspiré. Animé par une colère indicible qu’on voyait crépiter dans ses yeux, il fit un geste convulsif, incontrolé, du pied en martelant férocement le sol, tandis que son visage décomposée par la plus vive aménité, se transformait en une expression d’horreur : il maudit ainsi les fatalités de la guerre, ses obscénités, et ses atrocités, car la mort sans cesse accable, et torturante comme un cauchemar, agitait son sommeil .
Risquant un œil pour aviser, derrière des volutes de fumée épaississantes qui depuis quelques secondes avaient envahi le champs de bataille, tandis que la panique s’emparait des belligérants, une magnifique et luxuriante vallée, Riggs eut un instant l’illusion de devoir se trouver au paradis, du moins, c’était sa pensé éloignée dans quelque fanstasque rêverie , ou sinon l’émotion et l’admiration qui avaient dû magnifier à ses yeux la vision de ce qui lui apparaissait, de sorte que l’expression de la joie vînt succéder au sentiment de la colère sur son visage.
Le général se tenait du haut d’un haut escarpement ; de là, il apercevais à travers le brouillard des obus son armées d’inattaquables guerriers fourmiller par le nombre et étinceler par l’éclat du soleil, bien que ce soir celui- ci décrût dans le ciel, les plongeant bientôt dans la nuée.
Par Franck Morlaes le Dimanche, janvier 3 2010, 12:19 - Prose
La mort, c’est la liberté ! Car
il ne peut y avoir de liberté sans la mort. La mort vous délivre du monde. La
mort est bénéfique ; elle donne aux hommes ce qu’ils s’acharnent à
chercher dans leur vie : la suppression des contraintes, ou le bonheur,
mais c’est en vain qu’ils y aspirent. Tandis qu’à vouloir être libre, on en
reste contraint, enchaîné à une liberté illusoire, les Hommes n’ont pas encore
compris que la liberté ainsi que la mort sont les deux mêmes entités qui
règnent sur le monde, dans une osmose plus puissante que la vie ou que l’amour,
et qu’en dénigrant l’autre, ils dénigrent la première ; qu’en recherchant
la première, ils s’approchent de l’autre.
Recouvrez la vue, mes amis !
Recouvrez-la ! Saisissez mes paroles au-delà des barrières que les mœurs ont
fixées ! Allez, libérez-vous ! Vivez, soyez heureux ! Vous qui
prêchez la vie, et calomniez la mort ! Nourrissez-vous du pain de la
désillusion. Votre monde éphémère, pour toujours condamné, a ses relents amers,
et la mort est damnée… Mais pourtant vous savez que la raison me guide !
Vous savez bien pourtant pourquoi l’onde se ride. Vous savez bien pourquoi,
vous déprimez toujours : c’est que vous avez cru aux mensonges d’amour !
Saisissez-la
la mort, c’est votre délivrance ! Comme ce Dieu d’amour, que vous prêchez
sur Terre, vous saurez qu’elle aussi, est miséricordieuse. Si vous la repoussez,
elle pardonnera. Elle a un cœur aussi, elle a pitié de vous ! Saisissez-la
très fort, étreignez son doux corps !
La vie est
l’agonie qui conduit à la mort. Pourquoi souffrir ainsi, d’un si malheureux
sort ? Vous pouvez la rejoindre maintenant, pour toujours, n’attendez pas
demain, la souffrance des jours !
La mort,
vous la brisez, infâmes créatures ! Elle vous tend la main, quand vous la
déguisez ! La vie frotte ses mains, en aiguise sa faux, elle qui chaque
jour, vous coupe un peu de peau… Résistez ! à sa lame alifère ! Venez
plutôt goûter aux libertés qu’aux fers ! Mourez sur-le-champ même, car si
vous attendez, vous mourrez bien quand même, et vous n’aurez gagné que d’horribles
souffrances… Les larmes sont des morceaux de ciel trop acide, qui descendent
vos joues, qui piquent vos bajoues… Résistez !
Vivez, ou
mourez ! Agonisez, ou délivrez-vous !
Durant les jours qui avaient suivi l’hiver, mon front s’était dégarni et j’avais perdu de mon éclat. Je faisais partie de ces hommes qui ont depuis longtemps dépassé l’âge éloigné de la cinquantaine, si bien que mon corps commençait à se marquer de ridules, et que mon visage flétrissait comme une vieille femme. Mais cela ne m’affligeait point, car j’avais toujours conçu le moment de la décrépitude comme le châtiment d’une vie menée trop justement ; c’est pour cela que le temps me condamne. En me privant des beautés qui avaient ravi les plus jolies filles et me les avaient offertes, comme attirées par mon parfum, puis en m’ôtant la vie. Du moins, la crainte de la mort ne résidait en aucun cas dans cette disparition des réalités charnelles, parce que je me persuadais que l’esprit survivait toujours à la mort, ainsi que les ecclésiastiques avaient l’habitude de nous le dire, mais dans la perspective d’une souffrance atroce. Ces signes de vieillesse étaient pour moi les prémices d’une mort qui bientôt irait me poignarder insidieusement. C’est cruel, en effet, mais c’est le prix d’une vie trop plaisante et d’une enfance bienheureuse.
Je comprenais qu’un tel malheur, ou destin imminent, voulût me frapper et m’abîmer dans l’univers insondé des damnés, inconnu, puisque je prétendais le mériter, mais ne comprenais pas la sensation que la mort m’indifférât, et que je n’en éprouvasse aucune peur, pas même la peur de souffrir. Je devais pour cela m’être prématurément lassé par la vie devenue morne, insipide, dépouillée de toutes les vicissitudes et de tous les bonheurs auxquels j’avais aspiré, et trouver dans une fin si abjecte une sorte de délivrance. C’est à dire que j’étais devenu sénile, et que j’aurais désormais bien du mal à arracher de mon visage l’air apathique qui m’avait réduit à l’état d’un futile sexagénaire, tout décati, et tout buriné par l’imprévu du temps, l’imprévu de la mort. De telle façon que je n’ignorais plus rien de la vie pour craindre les affres d’une mort qui me serait, par la même, une naissance nouvelle.
Eperdu dans les malheurs de cette nature, de quel bien précieux me serais-je alors séparé en mourant ? J’étais veuf et n’avait point d’enfant, ce qui enlevait chaque jour un peu de son charme à mon existence. Aussi ne trouvais-je plus aucun plaisir à exister, et comme je n’avais plus de femme qui vivait à mes côtés, et qui donnait à mon âme l’onde assoupissante de l’amour, ma vie s’était insensiblement emplie d’un désespoir morne, puis profond. Plus mort que vif, mon coeur n’éprouvait plus la peur de perdre ce que je tenais de la vie, et que je chérissais tant.
Par Franck Morlaes le Jeudi, novembre 19 2009, 21:56 - Poésie
Je croule sous ton poids, bon ou fatal génie, Lorsque, lisant tes vers, j’en palpe l’harmonie, Comme on palpe un fruit pour voir s’il est bien mûr : J’ai goûté ta grandeur, maintenant j’en suis sûr.
Je caresse tes pages sages, Le parfum qu’exhalent leurs flots, Le satin qu’offrent tes rivages, Quand on en atteint les échos ; La lune y casse ses œufs blancs, Dans les cieux semblables aux bancs Sur lesquels on s’assoit le soir, Lorsque notre cœur, solitaire, Moribond que tant voudraient taire, Vient promener son désespoir.
Souvent, devant chez moi, pleure le paysage, Et je vois, au-dessus, ton céleste visage, De son teint bienveillant, prier, baigné des vents, Pour nous, pauvres mortels, et pauvres indigents. Le suc ambré d’un vin, qu’on goûterait au soir, Lorsqu’on voit les vallons tremper leur désespoir, Et que, dans l’onde pure, en toiles oniriques, Se mêlent aux reflets tes vers mélancoliques ; Ces soirs où tes raisins, de tant d’années muris, S’épanchant dans nos cœur, y trouvent leurs abris, Je brandis tes écrits aux étoiles vaillantes, Pour qu’on les protégeât des critiques saillantes. Cynthia a bien souvent, de sa pâle chlorose, Été seule lumière au jardin de ma rose, Et pourtant la beauté, comme religion, S’exalta, par ton luth, en toute passion, Quand je lus tes pensées, imprégnées dans leurs pages, Et que leur mélodie modulait les rivages, Et d’eux tirant la flûte, et cueillant aux fraisiers Des fruits frais, fredonnait la douceur des baisers.
Par Franck Morlaes le Dimanche, novembre 8 2009, 21:15 - Prose
Stéphanie Brumillon, née en Auvergne, faisait partie de ces femmes âgées qui gardent en elles les préceptes austères de leur jeunesse. De son défunt mari, elle ne parlait qu’en levant ses yeux de bonne chrétienne au ciel, comme pour prier le seigneur devant l’étalage de ses malheurs. C’était une vie de peine qui l’avait tué, et ce serait sans doute la même fin pour elle, disait-elle. Sa petite mine crispée, au-dessus de laquelle ses cheveux redoutablement bien entretenus dans leur candeur, laissaient quiconque la voyait au grotesque de la situation, car la beauté à cet âge-là, quoi qu’on y fasse, n’existe plus que dans le besoin de vanité, lui donnait malgré tout son fard et ses artifices, un faciès pénible à soutenir, de ceux qu’on dit en passant : « Il en faut pourtant des comme ça. » Et en effet, cette pauvre dame se fût résumée à cette seule phrase si l’on n’eût point ajouté à sa morne description un caractère nouveau, qui l’eût arraché à cette pitié progressivement accordée par ceux qui ne la connaissaient que de vue, ou ceux qui, ignorant sa malice retorse, n’avaient pas dès le début pris garde devant ce vilain petit canard capable de meurtre. C’est ainsi que dans chaque regard qu’elle portait, on voyait reluire quelque rage dont la provenance restait inconnue. Sa folie n’avait aucune prise, elle naissait ainsi qu’une averse lors des giboulées printanières. Or il se trouvait que dans sa grande maison de trois étages, elle louait à prix d’or les chambres. Il lui eût paru inhumain de garder tout ce luxe pour elle seule, sans qu’elle n’en fît profiter les autres, et par la même, sa bourse avare, dont les même fils serrés crispaient son visage hystérique. Les étages n’étant pas grands, et les familles qui y créchaient nombreuses, elle avait refusé d’installer plus de cinq personnes par étage. Celles-ci étaient traitées du mieux qu’elles pouvaient l’être – et c’est peu dire sachant que c’était Mme Brumillon elle-même qui faisait le service et le ménage –, leur offrant parfois de rares sourires dont la malveillance pourtant ne trompait pas. Elle, veillait sur le rez-de-chaussée, où se trouvaient les objets de valeur dont elle redoutait à chaque instant le ravissement. Très tôt, dès que son petit-fils Alexandre eut l’âge qui substitue à l’amusement du bébé, la lassitude du garçon, elle le renvoya. C’est ainsi qu’un beau soir, arrivant dans sa chambre, elle lui avait hurlé de faire sa valise, et que dans dix minutes il serait dehors, arguant qu’il n’aurait qu’à aller voir ses amis qu’il lui préférait tant, au lieu de lui donner d’insupportables corvées, à son âge ingrat, et de dévorer tout son pain sans ne lui rapporter aucun retour. Le jeune homme, d’une quinzaine d’années, pris dans l’étau d’une si forte peine, celle qu’impose l’amour indéfectible éprouvé pour ceux qui nous ont élevés, se refermant sur lui avec une confusion terrible, n’avait rien dit, était resté devant sa coite lampe, à trembler comme dans un cauchemar, puis revenant à lui, il s’était empressé d’emmener ce qu’il pouvait, ce qu’il aimait ; il voulait emporter également les souvenirs heureux, mais il eût pleuré à s’acharner davantage, car hélas, il n’y en avait point qui fussent tels. Les parents d’Alexandre, eux, morts précipités dans un ravin avec leur attelage de quatre chevaux, qui s’étaient emballés pour une raison inconnue, alors que leur fils n’avait qu’un an, avaient amené la terrible question du « qui allait s’occuper d’Alexandre ». Sa main forcée par la conjoncture, la mégère n’avait pas pu refuser, et avait même dû s’empresser de le recueillir pour ne point paraître abjecte, ce que sa vanité n’avait toujours pas pardonné. Peut-être même venait-elle de prendre sa vengeance, elle, qu’elle avait attendue comme un messie. Débarrassée du garnement qui la délestait chaque jour de ses provisions, et dont l’amour l’étouffait tant elle était incapable elle-même d’en donner en retour, elle sourit, dans le rictus impérieux de sa sombre face. « Qu’il aille voir ailleurs, si j’y suis, ce méchant bougre ! » affirma-t-elle en riant, la gorge déployée, ce qui, incroyable, n’avait pas dû se produire depuis la mort de son époux. Ce soir, elle avait sans doute choqué les consciences de tous, car ce n’étaient pas les maigres cloisons lambrissées ou encore les quelques mètres les séparant de leur hôte qui avaient empêché aux pensionnaires d’être saisis par le drame d’une telle scène, qui quelques minutes après qu’Alexandre eût débarrassé le plancher poussiéreux du rez-de-chaussée à grands coups de pieds dans le derrière, avaient cru voir encore les larmes couler devant les violences insensibles des cris injustement, terriblement, odieusement proférés. Folcoche, ainsi qu’elle fut surnommée, n’avait pas prévu qu’éliminant Alexandre, ceux qui la nourrissaient du prix du pensionnat l’éliminerait à leur tour. Du premier étage, les Dussotier qui ne faisaient qu’escale dans cette maison lugubre, étaient descendus, faisant jaillir l’esclandre. - A-t-on jamais vu parler ainsi à un enfant ! Que vous a-t-il fait ! Est-il seulement responsable de vivre et de respirer ? lui lança monsieur Dussotier. La vieille dame ne s’y attendait pas, et ne sachant dans son tort que leur répondre, elle leur sourit dédaigneusement, faisant s’étaler sur sa figure rogue ce mépris condescendant qu’on impose aux pauvres esprits. C’était de trop, les Jourdain et monsieur Pamelin, eux-mêmes arrachés à leur sommeil par la dispute, s’étaient imaginés pour se rendre compte de la catastrophe, que cela fût arrivé à leurs filles ou leurs fils, et saisis d’émoi, ils avaient descendu l’escalier chancelant sous leurs pas agacés, qui puait une misère à laquelle ils n’avaient pu s’habituer que dans l’obligation de trouver un gîte pendant leur voyage. Lâchant leur verve sur la petite femme vile et sarcastique, ils lui lancèrent à leur tour des injures. - Eh bien ! Madame ! Répondez donc si vous croyez vos bassesses légitimes ! Celui qui parle à un enfant comme ça est-il seulement digne de s’en occuper ? C’est ainsi qu’on forme la méchanceté dans les esprits madame, en réprimandant sans raison, d’une manière ignoble, hurla madame Jourdain. Ne répondant jusqu’alors que dans ses yeux de fouine aux brûlantes invectives, elle rompit le silence, à la stupéfaction grandissante de tous. - Mêlez-vous donc de vos affaires, j’en ai élevés d’autres avant vous ! Elle n’osa pas en dire plus, surprise d’effroi devant la fureur qu’on lui opposait chez elle. Pathétiquement, elle alla s’asseoir sur une chaise, qui se trémoussa sous le gros corps l’oppressant. De là, la friction des humeurs se ralentit. On ne fit plus que bougonner, les clients firent leur bagage et quittèrent la maison malsaine, confortés dans leur amitié commune par cette épreuve. Amis de longues dates, les Dussotier, les Jourdain, et le père Pamelin – dont la famille se faisait une joie du départ quoiqu’ils l’aimassent bien dans sa bonhomie simpliste – organisaient toujours ensemble pendant leurs vacances un voyage qui les amusât. René Dussotier, grand homme costaud, était le père de la famille, et il traitait son épouse, Michèle, malgré son visage des plus communs, comme on eût traité Didon ; il voyait depuis leurs dix années de vie commune en elle quelque trésor qui ne s’entravait jamais des traits de la lassitude. Cette qualité qu’elle voyait en lui la faisait rire, et elle s’en étonnait tous les jours d’ailleurs, comme s’embarquant à chaque instant avec lui pour Cythère. De leur union n’était née qu’une seule enfant, Lydie, dont la beauté était telle qu’on s’étonnait en l’admirant de la laideur des parents ; d’un an moins âgée qu’Alexandre, elle possédait tout comme ses géniteurs un sang bouillonnant, sans que cela ne l’empêchât de souffrir la compassion, l’amour ou la pitié. C’était d’ailleurs cette bienveillance même qui faisait, alliée à sa force morale hors norme, d’elle une fille fort bien considérée et dont on était fière dans toute la famille. Le dimanche, après qu’ils fussent allés à l’église, elle passait la soirée, parfois même une partie de la nuit, à distribuer devant le parvis les sourires et les pains à la confection desquels elle avait mis tout son cœur, la veille. Chez les Jourdain, au contraire, le couple s’était lassé, mais se respectait, et avait sans doute substitué à la passion du premier amour une amitié profonde. Roger et Marie élevaient leurs deux fils, Jacques et Martin, frères jumeaux, de dix ans, qui n’avaient pas compris pourquoi ils avaient brusquement quitté la maison chaude pour se retrouver au dehors, mais qui respectaient leurs parents et les suivaient sans questionner. La famille des quatre vivaient bien, quoique moins riche que la précédente, et Roger, énervé de la façon dont la mégère qu’il haïssait dans son silence avait congédié Alexandre, garçon avec lequel il s’était entretenu avec plaisir, et en qui il trouvait une gentillesse impressionnante au regard de cette seule famille – si on pouvait appeler cela ainsi – qui l’avait élevé, n’avait pas pu résister de suivre les autres, et de dire ce qu’il avait sur le cœur à Mme Brumillon. Sa femme et ses enfants, étaient alors quoique silencieux, en parfait accord avec lui. Enfin monsieur Paul Pamelin était un gros bonhomme, qui dans sa jeunesse avait par on ne sait quel envoûtement entraîné une femme et obtenu d’elle qu’elle lui fît sept enfants resplendissants. Il vivait dans le luxe que son métier lui prodiguait, et sa famille qui l’aimait gentiment sans le voir trop souvent, préférait passer d’autres vacances que les siennes, car le vagabondage ainsi qu’ils nommaient ses voyages avec les Dussotier et les Jourdain, ne les intéressait pas, et ils préféraient de loin profiter des quelques jours sans embarras qu’ils avaient à mener des vies de roi, se levant aux heures qui leur plaisaient, se couchant de même, s’exaltant dans leurs amours pour la littérature, le luxe d’un sapin de Noël, ainsi que d’une maison chaude aux tables trop nourries de victuailles, dont le nombre et la richesse impressionnaient. Très casaniers, ils ne s’étaient pas complu à suivre Paul, qui aimait toujours batifoler au lieu de sentir le calme chaud de la cheminée, agrémenté de celui du poulet frit, le réchauffer. Ce n’était pas pour autant qu’ils s’étaient disputés ; ils faisaient tout pour éviter les discordes, et ils préféraient concilier les goûts de chacun dans le calme et l’aplomb qu’ils chérissaient, plutôt que de voir éclater leur unité filiale, dont ils avaient conscience de l’importance suprême. Alexandre n’avait pas fui très loin, et s’était arrêté sur le perron d’un appartement de la même rue, à une vingtaine de mètres de la chaumière de sa grand-mère. Il eût tout donné pour ne pas être contraint de venir frapper, dans quelques heures, au carreau, d’attendre que la vieille se décidât à lui ouvrir en échange de coups et de regards acérés pareils à des couteaux remuant ses entrailles de honte et de larmes chaudes. Mais il s’était résigné très vite, puisque de toute façon il n’eût pas su où vivre ailleurs ; celui qui est élevé en enfer sait-il seulement comment le quitter ? Cette dame était sa seule famille, et quand la colère serait retombée en lui, il se consolerait du fait que dans quelques heures, elle se déciderait sans doute à lui rouvrir. Les huit clients de sa grand-mère dont il n’avait pas compris le départ, s’étaient empressés vers lui en l’apercevant. Ils discutèrent un moment. Confus qu’ils eussent tous décidé d’interrompre leur voyage à cause de polémiques étrangères, Alexandre blêmit en pensant à ce que sa grand-mère dirait, lorsqu’il rentrerait tout à l’heure. Monsieur Jourdain, foudroyé par sa femme lorsque celle-ci eut compris qu’il était encore transcendé de son esprit philanthrope, s’était retenu de proposer au jeune homme de l’héberger le temps que sa grand-mère eût repris ses esprits. Lydie, sans broncher, s’était demandée si elle pourrait dormir au chaud chez Paul, qui leur avait promis de les héberger pour ce soir en attendant de reprendre le voyage, car c’était lui qui possédait une maison la moins éloignée de leur position, en pensant que quelqu’un de plus dormirait ce soir dans un manteau de neige, et peut-être même allait devoir subsister dans le froid de l’hiver, dehors, sans rien ni personne. Il n’était pourtant plus dans l’intention d’aucun de continuer à s’apitoyer davantage. René, Michèle, Roger, Marie, et Paul, cotisèrent de quoi lui permettre de manger et de dormir pour deux ou trois jours, lui remirent l’argent, puis passèrent leur chemin. Lydie lança un dernier coup d’œil au jeune homme, tandis que Stéphanie, regardant par la fenêtre de sa cuisine, n’avait lâché aucun détail de cette scène hilarante. Cela faisait donc une bonne raison pour qu’elle cédât à lui ouvrir, quand il reviendrait avec l’argent de ceux qui avaient oublié de la payer.
Par Franck Morlaes le Vendredi, novembre 6 2009, 23:41 - Poésie
C’est un recoin austère aux souffles froids de l’or, De ceux que le Zéphyr apporte : il s’y endort. Le sentier, las, se perd vers l’horizon des cimes, En cet œil doucereux, vide, et terne, et pensif, Dont le teint moribond s’échoue sur le récif, De doux cotons de rose entament des abîmes. Tombant, tremblant, sombrant, dans le miroir mystique, Je suis leurs lents flocons, aux caresses acides ; Ils ont de ces reflets, comme un gâble rustique, Noël et ses sapins, dans leurs râles placides. Or ce glas indolent, lorsque tintent les cloches, Perdu dans l’infini d’échos brisant les roches, Exaltant en ce soir la triste vocalise Ressurgie du passé, en la neige et ses flaques, Vaguant dans sa folie, par de terribles claques, Anime comme Dieu ce paradis d’église. La torpeur bleue, opale, ambrée dans un mirage, Pèse, lointaine, argent, apaisant le rivage. Sa sibylline teinte agrégée sur la croix Qui surgit sous la gase en implacable signe, Du dur alignement des tombes en émoi, S’émiette sur ses reins de plaine rectiligne. Mes yeux vaguent sournois, jusqu’au loin, ils t’effleurent, Les peines, en fracas tomenteux, y affleurent ; Le songe se morfond, des caresses félines, Et rêve nitescent, à ses grâces câlines ; Lui qui pourtant grandiose inconnu de l’opprobre, S’étonne, repoussé, du dédain le plus sobre… Parfois le bel amour est proscrit aux plus grands. C’est ainsi que les yeux balancés au naufrage, Je sens grandir la flamme endiablée de leur rage ; L’azur qui les tourmente en foudroie la malice, Qui déjà, doucement, atteint leurs interstices. L’indigence d’un cœur, n’est-elle pas ignoble, Terrible pour celui que l’on sait le plus noble ? Déjà, la lueur torve, indiquait de partir ; Et moi, pâle poète, au regard de ses larmes, Dans les miennes mirées, mouillées dans le vacarme, Contre ton souvenir je venais me blottir. Çà, ce sang grumeleux épave de ma vie, Ce qui pour tout me reste, et me reste pour tout, Duquel on a puisé tout le jus, et l’envie… Je sais que la douleur arrivant de partout Aura vite de moi arraché trop de cris, Qu’avant que de souffrir, je prisse mon départ, Oubliant le malheur qui au loin nous sépare ; La folie me surprend, je vois, tu t’amaigris…
Par YvY le Mercredi, novembre 4 2009, 19:48 - Prose
C’est plongé dans ces abîmes pernicieux, dans ces sortes d’affres de la mort, empreintes d’aversion, qu’arrive le besoin inattaquable d’expansion, d’épanchement vers un cœur ami. C’est le sentiment de solitude. J’éprouvais, seul maintenant, ces malheurs diurnes, posthumes, que les proches confèrent à la postérité au moment de la mort, comme mon père disparu dans le secret impérissable de sa vie : échue. Aussi m’abîmais-je dans un désespoir insondable, déversant des larmes, insatiables, en effusion qui se répandaient sur sa sépulture, réclamaient suppliant que l’être cher et aimé revînt. Sans grande conviction, et je tombais en défaillance, abandonné, figé dans cette solitude qui devenait insoutenable. Ces moments qu’à peine lucide, on hésite encore entre la vie et le glas tintant, mortel, d’une éternelle souffrance, qu’on tend ses bras désespérés vers une même mort, qui emporte en rendant service, officieusement. Une mort conciliante, qui convierait au bonheur inénarrable, me conduisant à mon père, me pénétrant d’une joie dont mon cœur palpitait, bienheureux de ces retrouvailles fortuites, de la connivence paternelle, nouvelle, repue par une corrélation indéfectible, si bien que mon cœur en afficherait un sourire écumant.
Mais bientôt je dérogeais à cette idée moribonde et illusoire que me procuraient ces quelques instants d’hébétude, de vagissements frivoles pour appeler mon père, tenter de le rejoindre, et m’adonnais maintenant à une existence corroborée, à laquelle je devais aspirer assidument, à présent qu’il était parti…
Mais toujours la vision de mon père m’oppressait ; elle opprimait mes nuits, me laissant dans cette misère profonde des gens qui ne dorment plus ; elle m’emplissait de pensées confuses sur la vie, ses vicissitudes, la mort, ses torpeurs qui sans cesse agitaient mon sommeil. Les jours qui suivirent je fus secoué de frissons ; le soleil couchant me saisissait de panique, comme si l’esprit de mon père hantait le mien, encore jeune, fragile, et crédule.
Je ne savais comment l’éclairer, le guider vers moi, dans le monde qui m’appartient, et ne pouvais mourir de moi-même : je ressassais donc chaque instant que j’avais vécu auprès de lui et qu’il avait vécu auprès de moi, rassemblant les réminiscences les plus heureuses et les derniers mots qu’il m’avait murmurés, avant de fléchir dans une fin si abjecte, de sa voix devenu fugace par le temps et la décrépitude : “Vois-tu mon fils, le bonheur est salutaire pour le corps,mais c’est le chagrin qui développe les forces de l’esprit*”. Et ses paroles s’étaient gravées dans ma conscience, qui peinait à les déchiffrer : mon ingénuité me désespérait atrocement. Car elles avaient déjà pris en ma pensée une importance dont la hauteur était fatidique, comme ultime, la dernière chose que je devais ignorer.
Du moins, je compris que cette solitude me ravageait, et que par ce seul souci j’avais délaissé les quelques âmes amies qui m’étaient dévouées.
“Or, c’est plongé dans ces abîmes pernicieux, dans ces sortes d’affres de la mort, empreintes d’aversion, qu’arrive le besoin inattaquable d’expansion, d’épanchement vers un cœur ami.”
Par un sentiment qui m’était inconnu, auquel j’obéissais en songeant ainsi, je parais enfin ce doute mordant qui avait précédé l’expression de la plus vive certitude, et qui devint tout de suite une réalité. Dans ce qu’il y avait de plus patent, je venais de saisir le sens de ces paroles tenues par mon père - et auxquelles je ne comprenais rien, ce qui me conférait un apaisement mystérieux. Aussi était-t-il décédé en me livrant la quintessence d’un secret qu’il avait trainé toute sa vie, ses dernière confidences, non pas insidieusement ? Parce que j’en souffrais. De ces termes laconiques, que prononce la voix entrecoupé du moribond, étais-je la maison dressée sur les charpentes de la misère, de la misère qu’il m’avait concédée et qui devait m’invétérer, se diaprer comme une demeure des rois, et se vêtir de ses vêtements régaliens : “C’est le chagrin qui développe les forces de l’esprit”. La mortelle angoisse qui se déchainait en moi se réduisit au sentiment d’un bonheur inéprouvé.
Si sombre qu’apparaissait la tristesse qui infiltrait mon âme et qui l’agitait cruellement, je décidais d’y sortir dans l’entreprise de trouver le réconfort. Dès lors mon visage fut déserté de toute son expression timorée, et je souris presque, comme si je devais m’apprêter à afficher sur ce visage un sourire écumant, aussi rayonnant que ceux qui nous donnent peine à nous maîtriser.
Si bien qu’en quelques jours, je sondais à nouveau les liens inextricables qui m’unissaient à mes amis, lesquels déversaient sur moi l’onde assoupissante de leur consolation, quant à la mort incidente de mon père. Elle me torturait autant dans mes cauchemars, comme du remord d’un acte qu’on estime malgré tout inexpiable. Mais je n’y pensais plus longtemps, en supposant qu’il me faudrait encore m’abîmer dans ce désespoir viscéral que ma raison n’avait cessé d’abhorrer. Atrocement. Le simple contact avec une de ces âmes auxquelles on est voué, et à la vigilance desquelles je confiais mon horrible destin - rachitique !- avait alors suffi à le transformer et à me faire goûter au plaisir d’exister. J’éprouvais une immense et une soudaine amitié en cette manière extatique de se lier aux gens.
Bientôt vint la friande concupiscence de l’amour, qu’il m’arrivait d’entretenir intimement, en tapinois, que je prenais le temps de m’extasier sur le portrait de cette femme délicate dont je rêvais à chaque instant. Je cachais son image, consacrée, et la dissimulais sous mon lit que je devrais lui partager au nom d’un amour frénétique, puis la déposais d’un geste attentionné, dans un écrin piqué de chrysocale, orné habilement par moi-même. C’est pour lui donner un air moins platonique. Le désir impérieux de la possession charnelle m’émoustillait à tel point que cette sensation de plaisir dont j’avais tout ignoré, que je ne comprenais pas encore, m’assaillait de tous les environs de ma mentalité ; c’est l’amour qui dominait sur moi. Par son effervescence admirée, elle décomposait mes visions de tout ce que j’avais vu ou entrevu, et maintenant je voyais dans le corps de cette femme l’enveloppe charnelle d’une déesse, voulant par un rire fantasque et parcimonieux qui lui était particulier et que j’admirais tant, exacerber ma passion. Cette avidité avec laquelle mes yeux si goulus la dévisageait, rendait à mon esprit l’image d’une contemplation indicible, d’un bonheur ineffable. Il était mauvais d’augurer une description qui l’eût avilie ! Malgré cela, j’espérais qu’elle portât à chaque rencontre, sa robe de mousseline rouge qui m’émerveillait, parce qu’elle la peignait toujours dans un de ces camaïeux qui s’unissent parfaitement avec la teinte du soleil. Au couchant… la haine que m’avaient inspiré ces couleurs, auparavant, m’emplissaient d’allégresse. Aussi me fallait-il attendre irrépressiblement la promenade de fin d’après midi à laquelle nous étions accoutumés ; j’escomptais proposer ma main à la sienne afin que dans les bois humides nous nous abstrayions de l’univers patibulaire d’une société qui disjoint, et que nous soyons seuls, et que se prorogent indéfectiblement ces minutes dont nous profitions…
Comme le soleil embrasse le soleil à ces heures tardives, par ses bigarrures si merveilleuses qu’on croit assister à quelque féerie, je ne pouvais de même réprimer l’envie invincible d’un baiser. Mais le sentiment d’infériorité à encourir si je ne parvenais pas à le lui dérober éloigna sur le champs tout plaisir de mon cœur, que l’appétence tentait inexorablement…
De cet accouplement éphémère et astrale naissait la nuit, qui tombait en me laissant dans la certitude équivoque d’une journée de béatitude le lendemain. C’est dans ce monde fuligineux qu’était la nuée que je retirais le cadre , de sous mon lit, et que je le reconsidérais dans un élan de tendresse à la lumière crépitante d’une flambée, accoudé au secrétaire qui gardait fidèlement les souvenirs de mon passé. Ces soirs léthargiques, je plongeais aussi dans ses tiroirs qui renfermaient les lettres, toutes les traces que mon père avait abandonnées sur les ornières de sa propre mort, et qui m’évoquaient le contentement, mon exultation puérile. J’aimais moins cet insatisfaction de l’avoir à jamais perdu ; car la perspective d’une existence misérable - quant à moi - avait émané de sa mort dont je fus terriblement affecté. Une force inconnue m’avait soudain couvert d’un doute dont j’étais resté larmoyant peut-être des lustres, bien qu’après j’eusse surmonté l’imprécation et jouit du luxe des amis auxquels je m’étais accommodé. Désormais c’est une dame gracieuse qui me fait sombrer dans l’amour… sombrer dans une jouissance aussi torturante qu’un cauchemar.
Dans ce sens j’interrogeais incessamment ma conscience qui semblait s’être enlisée dans quelque réflexion intense. Tomberais-je ? à l’ébauche de ma vie ? J’éructais pourtant avec assurance que je me relèverais, et que de là je me préparerais durement à mener un affront contre tous ses amants, qui voudraient compromettre mon bonheur… et mon désir.
Je me couchais donc dans la perspective de de cet avenir proche et victorieux, songeur : j’avais dû me dire lors d’un de ces silences méditatifs, que “la vie ça n’est jamais si bon ni si mauvais qu’on croit”.*
————————————
*citation: Maupassant (apparait dans les dernières lignes d’une vie)
**Citation : Proust ; Le bonheur est salutaire pour le corps, mais c’est le chagrin qui développe les forces de l’esprit.
Par Franck Morlaes le Jeudi, octobre 8 2009, 21:00 - Prose
Lorsque l’âme est terrassée du pressant besoin qu’est celui d’écrire, oubliant ses vicissitudes, celui qui bout en ses entrailles et qui tel un volcan surgit dans l’émoi de son inspiration, un sensible rayon d’amour point comme un soleil se mirant dans les rivages glacés, apaisant les lames frauduleuses de leurs vagues qu’auraient laissé aigrir, sans celui-ci, le nihilisme et la turpitude, engeances pernicieuses qui naissent de l’ignorance pour s’éteindre dans le crime. C’étaient les vagues de ce plaisir qui tranchait par des tons de blanc, de bleu, et de vert, que rappelaient à mon esprit les albes rêves faits et défaits par la contemplation de la montagne, avec ma pâle longévité, qui déferlaient en moi comme des visions insaisissables. Lorsque je tenais en moi la fierté d’en avoir attrapé une, j’étais pris d’une si folle peur qu’elle pût s’enfuir à nouveau, que je savais, à mon plus grand regret, que mes croyances allaient être redirigées par les peurs qu’elles m’avaient inspiré. D’autres fois où les mots me venaient sans crainte, je compris qu’ils ne se laissaient jamais amadouer que par illusion, et que dotés d’une âme unique, ils savaient malicieusement jouer avec ceux qui croyaient – bien sottement – les pouvoir manipuler, comme des pantins au jeu desquels l’admiration de tous se fût accrochée par une simplicité méprisable. Mais le plaisir jamais interrompu de la réflexion et du rêve, dont la dimension onirique avait toujours suscité en moi une alacrité, une verve violentes, que je sentais propulsées jusqu’au Parnasse, pour en étreindre le pinacle de toutes leurs forces, ne s’éteignit jamais. Je tenais quelque chose en moi qu’il m’était fatal de ne pouvoir asseoir assez longtemps devant mon encrier pour l’écriture d’un roman. Car les idées se bousculaient vers la sortie, dans une confusion marcescente des feuilles qui tombent à l’automne sur les sentiers froids et gréseux. Il fallait que je parvinsse à transposer la pulsion littéraire, sans qu’elle n’en perdît son charme, en quelque chose de plus long, de plus complet, et en somme de plus profitable à l’affirmation incontestable de mes talents, en un exutoire ultime qui aurait redonné un bonheur de vivre particulier – qu’il me semblait avoir perdu sans ne l’avoir pour autant jamais vécu – à mon cœur, perdu dans son mal du siècle. Ô ces frémissements de mon âme, pantelante à l’idée d’écrire les derniers mots d’un sublime ouvrage de sa composition… Ne serait-ce pas se surprendre soi-même ? Ne serait-ce pas être le père d’un rêve, que l’on verrait grandir, que l’on chérirait comme ses propres prunelles, auquel on apprendrait à marcher, à penser, comme on l’eût fait avec son propre fils ; comme une joie de procréer, avec minutie, grâce à si peu de choses – un stylo et une feuille de papier suffisent – et par un arrangement inconcevablement mirifique de mots, qui pris séparément semblent dérisoires, mais qui une fois liés, modelés entre eux, se complétant par des relations étroites dans la toile de l’écrivain, accomplissent la grandeur, d’abalober chacun ? Je me projetais souvent dans ces dédales chaleureux, dont l’atmosphère excitante possédait comme nulle autre les commotions voluptueuses que m’inspiraient l’aventure et la gloire. Je ne pouvais d’ailleurs que me souvenir de ce que ma grand-mère – qui avait dû se perdre avant moi dans ses considérations métaphysiques – n’avait cessé de répéter à ses amies, lorsqu’elles prenaient un thé, un jour lointain gravé dans ma mémoire. Nous étions en été, l’ombre d’un platane couvrant la table de ses filets d’or : « J’en avais d’ailleurs, il me semble, encore une plaie béante au cœur, qui ne parvenait malgré le temps à se cicatriser. Le temps, au contraire, retranscrivait dans mon traumatisme chaque souffrance, chaque gémissement, et chaque crissement, substituant à leur clarté effroyable une fulgurance qui ravagea et extermina mon innocence. « Les vrais paradis sont ceux qu’on a perdus. » ». Elle parlait évidemment – en ce que j’ai pu déduire de son expression amusée – du malheur qu’elle avait eu dans sa jeunesse à se sentir inadaptée au monde, et de ses écrits dont le niveau avait suscité un rejet dégoûtant de la part de son entourage. Elle me l’avait confié un jour : « Ne comprenant rien, ils déduisaient vaniteusement que cela ne voulait rien dire. Mais tout le monde sait qu’un vrai texte se ressent davantage qu’il ne se comprend. Les poésies, ce sont des émotions, avant toute chose ! Toutes nouvelles, des portes vers des mondes inexplorés… » Elle ne pouvait empêcher ensuite un sourire. C’était sa manière de transmettre ce que les mots ne pouvaient signifier assez sensiblement. Elle me disait, que si j’écrivais un jour, il ne faudrait pas décourager ; car ce serait un chemin long, difficile, promettant beaucoup, mais ne donnant que peu à ceux qui s’attachent à la matière. Il m’aurait fallu pour qu’il portât ses fruits, que je le suivisse jusqu’au bout. Chaque obstacle devrait me renforcer pour affronter le suivant. Et au bout de l’aventure, son sourire s’estompait ; elle semblait savoir quelque chose qu’elle n’eût pour rien au monde souhaité que je susse, car cela eût gâché mon plaisir. J’étais jeune, il ne fallait pas déjà, qu’avant d’avoir commencé à vivre, je pusse m’inquiéter de la fin. Son cœur littéraire, ses yeux papillonnants, elle avait donc tout fait pour qu’ils lui succédassent en moi ; j’en étais fier, heureux. A présent le chemin ne paraissait plus si difficile. Le rêve prolongeait ma vie dans de nouvelles galaxies, toutes inconnues, accueillantes, remplies de trésors, qu’il me fallait rafler. Je ne pus retenir un gentil sourire d’illuminer mon visage. Je sentais moi aussi, comme ma grand-mère jadis, la verve inextinguible ; le cœur littéraire, les yeux papillonnants, je levai le regard. Je me sentais comme autrefois dans les vaporeuses figures d’un rêve, investi d’un panache foudroyant, et, bien narcissiquement, l’Auguste de mon temps, tel que l’avait décrit Suétone. La douce candeur de ces images rappelées à mon esprit ne prit non pas le ton de la peine, mais celui de la nostalgie. J’en posai aussitôt mon stylo, et détournai mon regard des honteuses petites tâches bleues qui en étaient sorties maladroitement, et que j’avais peine à appeler des mots. Vidé, je ne pus me retenir de m’en débarrasser. La pulsion avait pris fin ; l’inspiration s’était enfuie, emportant avec elle les visions de mon rêve. Voilà que tout était redevenu insaisissable… happé dans le vortex du sommeil.
Peu après, mes yeux s’entrouvrirent, comme deux astres ébaubis qu’eût noyés la nuit. Ils fixaient vainement de leurs faisceaux frivoles et étouffés les rideaux que leur avait imposés l’obscurité, les glaçant dans leur brouillard indécis, comme un bourreau fixe sa victime juste avant de l’abattre. La torpeur marmoréenne qui les empêchait de se mouvoir, les laissant placides, livrés à leur propre et sournois destin, s’estompa cependant un instant, faisant germer en moi un nouveau besoin angoissé, que j’avais peine à décrire dans cette ataraxie qui était la mienne, et malgré laquelle je cogitais de folie. L’espace-temps s’était réduit à ce seul instant, qui m’apparaissait soudain comme le dernier. Pourquoi ? Pourquoi cette folie ? Pourquoi ce malheur ? Mais laquelle ? Mais lequel ? Ne le sachant pas moi-même j’avais pourtant de l’indigence autant la peur qu’elle fût comblée, que le besoin qu’elle le fût. Je me levai, tandis que je sentais les fers que l’enclume de la fatigue voulait m’imposer se retenir à moi, griffant tout mon corps de leur mollesse acide. Je me vêtis de ce que je trouvai sur mon passage, comme si ça n’avait jamais été chez moi, et que je ne me rendais pas compte du monde dans lequel je me voyais arpenter sans arrêt, errant pour toujours. C’était d’ailleurs assez surprenant cette manière avec laquelle, prenant comme un certain recul sur moi-même, je tentais de me voir plus extérieurement que je ne pouvais l’être, et où je prenais comme conscience de ce que j’étais. Cela m’apparaissait absurde, vain, falsifié ; nonobstant nécessaire. Comment eussé-je pu me considérer de l’extérieur, puisque le seul extérieur dont j’avais la vision était celui-ci dont mes sens abusés par le fait qu’ils étaient alors comme deux miroirs se faisant face, me renvoyaient l’image ? J’en venais d’ailleurs à me demander si, étant donnés que chacun se trouvant dans la même situation que moi, ne pouvait réellement prendre conscience de son être que par celui-ci, et donc où la vérité se voyait destituée de toute valeur au bénéfice de la perception qu’on en avait, celle-ci méritait vraiment qu’on se préoccupât d’elle ; elle apporterait donc plus de malheur que la douceur de nos sens dont nous approuvons les mensonges n’apporte le calme, intrinsèquement propice à notre propre bonheur. Mais il n’était pas dans mon caractère de fonder un quelconque bonheur sur un crime, ni donc a fortiori de me laisser à cette vision dont l’abjection lâche et égoïste conglomérait les épines de la cruauté. C’était l’attitude des gens frivoles, qui ne connaissent pas encore l’élévation spirituelle que procure celle de tout faire pour les autres. Cette misanthropie à laquelle je croyais de toute mon âme me rappelait une des vérités les plus incontestables que j’avais appréhendée : celle que le bonheur était la denrée la plus précieuse au monde, et la moins coûteuse d’entre toutes, car elle possédait le pouvoir fantastique de se multiplier. Plus j’en donnais, et plus j’en recevais. J’avais ainsi pensé pouvoir trouver, dans mon passé, les traces que j’y eusse laissées, et qui m’eussent permis de savoir quelque chose de moi qui fût, quoique retranscrit par mes propres sens, moins propice à la falsification dont ils avaient la coutume, que s’ils ne l’avaient fait dans l’échauffement de leur émoi, de leurs passions, et de l’action présente mue par la rapidité effroyable du temps. J’avais peur. Perdu dans mes réflexions, j’avais marché longtemps, lorsque Janvier lâcha sur moi ses borées. La nature faisait comme une extension de mes songes ; en effet aussi froide, sombre, et dangereuse qu’eux, par cette nuit acerbe, hantée de l’Aquilon, et de ses lanières, qui lacéraient mon visage, elle semblait en parfait accord avec ce passé au fond duquel j’allais puiser les parties du moi que j’y avais perdues. Je fustigeais l’idée pourtant peu improbable que celles-ci fussent disparues, ou changées, comme les vins murissent avec le temps dans les caves. Mais à trop murir, on pourrit ; déjà mon cœur avait peur que ce ne fût trop tard. J’avais été guidé avant tout par mon instinct, ne sachant réellement où je souhaitais aller, où je devais aller. Je reconnus le chemin qui amenait à la maison de ma grand-mère. Une maison qui m’avait toujours englué de regret, depuis son décès, il y avait alors un peu plus d’une semaine. Cela avait été un grand choc. Le début d’une nouvelle ère à laquelle je n’avais nullement été préparé.
Lorsque j’y fus parvenu, je me laissai guider. Guider par l’inconnu, l’inconnu du connu. Ça sentait bon le bonheur, ici. Cette pièce emprunte de vieillesse semblait côtoyer une nostalgie aussi terne qu’avaient été les souvenirs dont elle rappelait la vie et la douceur agréable, vaporeuses figures de ce qui semblait n’être maintenant plus qu’un rêve, et même sa désillusion progressive. L’atmosphère taciturne perforait la fenêtre sans couleur, pénétrait dans ce vieux grenier grisâtre aux murs de poussière qui avait tenu place de salle à manger jusqu’à peu, et semblait vouloir asseoir sa noirceur là où se posaient mes yeux, pourtant avides de trouver enfin l’objet qui me permettrait de m’évader de mon cauchemar, puis de m’évanouir dans l’infini profondeur du monde de la réflexion et du rêve, dans l’espoir illogique de réduire la douleur que m’infligeait de continuer à vivre malgré la décadence dans laquelle j’avais innocemment trébuché. J’étais désormais seul. Tout ce qui avait pu m’impressionner, et me terroriser auparavant, m’apparaissait désormais comme dérisoire ; les rivalités gentilles et les batailles pacifistes ne m’avaient nullement préparé à affronter la guerre contre la solitude. Je me consolais les jours de beau temps, où, du haut d’un arbre dont l’ombre ensoleillée réchauffait ma terrasse, deux oiseaux se posaient furtivement sur une branche, ou se mettaient tour à tour à chanter et se répondre. Mais j’étais bien chez ma grand-mère. Il faisait nuit, le tonnerre commençait à gronder au dehors, déchirant le ciel, comme la peine déchirait mon âme. Et ce dernier parent qu’il me restait, et qui avait tout quitté si brusquement, me faisait sourire, de ces grimaces que les malheureux font pour se convaincre qu’ils ne le sont pas ; mais se duper soi-même est d’une façon bien aigre-douce voué à l’échec. Déjà les larmes roulaient sur ma joue ; elle avait été ma bonne étoile… Et mon ange gardien pendant combien d’années ! Cela, une seconde face à la mort avait suffi à me l’arracher.
Par Franck Morlaes le Jeudi, octobre 1 2009, 16:33 - Prose
Lorsque l’âme est terrassée du pressant besoin qu’est celui d’écrire, celui qui bout en ses entrailles et qui tel un volcan, surgit dans l’émoi de son inspiration, un sensible rayon d’amour point comme un soleil se mirant dans les rivages glacés, apaisant les lames frauduleuses de leurs vagues qu’auraient laissé aigrir sans celui-ci le nihilisme et la turpitude, engeances pernicieuses qui naissent de l’ignorance pour s’éteindre dans le crime.
C’étaient les vagues de ce plaisir qui tranchait par des tons de blanc, de bleu, et de vert que rappelaient à mon esprit les albes rêves faits et défaits de la contemplation de la montagne, avec ma pâle longévité, qui déferlaient en moi comme des visions insaisissables. Lorsque je tenais en moi la fierté d’en avoir attrapé une, j’étais pris d’une si folle peur qu’elle pût s’enfuir à nouveau, que je savais, à mon plus grand regret, que mes croyances allaient être redirigées par les peurs qu’elles m’avaient inspiré.
D’autres fois où les mots me venaient sans crainte, je compris qu’ils ne se laissaient jamais amadouer que par illusion, et que, dotés d’une âme unique, ils savaient malicieusement jouer avec ceux qui croyaient - bien sottement - les pouvoir manipuler, comme des pantins au jeu desquels l’admiration de tous se fût accrochée par une simplicité méprisable.
Mais le plaisir jamais interrompu de la réflexion et du rêve, dont la dimension onirique avait toujours entraîné en moi une alacrité, une verve violente, que je sentais propulsées jusqu’au Parnasse, pour étreindre le pinacle de toutes leurs forces, ne s’éteignit jamais. Je tenais quelque chose en moi, qu’il m’était fatal de ne pouvoir asseoir assez longtemps devant mon encrier pour l’écriture d’un roman. Car les idées se bousculaient vers la sortie, dans une confusion marcescente des feuilles qui tombent à l’automne sur les sentiers froids et gréseux. Il fallait que je parvinsse à transposer la pulsion littéraire sans qu’elle n’en perdît son charme en quelque chose de plus long, de plus complet, et en somme de plus profitable à l’affirmation incontestable de mes talents, en un exutoire ultime qui aurait redonné un bonheur de vivre particulier qu’il me semblait avoir perdu sans ne l’avoir pour autant jamais vraiment vécu, à mon cœur perdu dans son mal du siècle. Ô ces frémissements de mon âme, pantelante, à l’idée d’écrire le dernier mot d’un ouvrage sublime de sa composition… Ne serait-ce pas se surprendre soi-même ?
Par Franck Morlaes le Mardi, septembre 15 2009, 22:44 - Poésie
Lorsque les alcyons de nos cœurs abattus S’envolent sur les voiles de nos artimons d’ambre, Et que, suivant l’horreur en leurs têtes têtues, On sent que la chaleur en délaisse leurs membres ; Lorsqu’on voudrait tirer sur leurs ailes pressées, Les sauver de ce monde aux terribles équerres, Rattraper le bonheur des sourires plissés, Qui sur leur grève aimée poursuivent et enserrent ;
On se sait prêt à vivre un sentiment de tort, On se tait près de suivre en toute perdition Le chemin cahoteux de nos lamentations, Dont la beauté enivre, proche des mauvais sorts.
Par Franck Morlaes le Mardi, septembre 15 2009, 22:44 - Poésie
Or le temps nous sépare mieux que la destinée Lorsque l’âpreté pare son obstacle obstiné… Méprisable option de nos cœurs arrachés Et friable froideur de nos pleurs acharnés… Tout ce qui rend cruel, insensible et joyeux, Ô qu’il soit écarté de nos destins soyeux ; Que soient déracinées ses âpres défections Des candélabres d’or faisant l’âme des grands ; Que resplendisse au monde un filet d’aversion, Pourvu que ne chancelle au fond le tisserand De l’immuable voile engluée de bonheur L’impérissable toile empêtrée de chaleur.
Par Franck Morlaes le Samedi, septembre 12 2009, 21:25 - Poésie
Hypnotiques yeux et lueurs invisibles Lestés acrimonieux, importuns indicibles… Tout s’entassait ici, en chapes frénétiques, Tanguant jusqu’aux contours de mes flancs hermétiques… Ce nihilisme obscur imposé à mes yeux Me laissait au plaisir d’imaginer les lieux. J’appréciais le sable aux gouttes doucereuses Grésillant sur mes plaies, jaunes et langoureuses. Je récitais un chant comme en ces mauvais rêves Qui assaillent à tort précipités sans trêve… Un reflet larmoyant aux contours de l’opale Comme lorsqu’appuyant contre nos yeux ovales On sent le châtiment que l’imagination Réserve gentiment à nos méditations… Ainsi je préférai fuir ce pincement Ce malheureux détail, ce petit grincement Qui rattrapait mon suave et malheureux tourment
Par YvY le Mercredi, septembre 2 2009, 17:16 - Prose
Comme on ressasse les souvenirs d’une enfance extatique, et emplie d’une joie sans limite, je repensais au moment certain, futur et vaguement proche, de ma mort. J’étais au liséré de la vie, déjà, oscillant entre le temps d’une jeunesse sûre,infrangible et celui de la décrépitude. J’adossais sur mon lit ma tête pleine de visions angéliques, quoique rachitiques, et m’adonnais à ces rêveries qui réclament une inviolable solitude. Je méditais, plongée dans une de ces pensées moribondes desquelles palissent ceux dont la dernière heure est venue,trépassent, tel un rayon de soleil cédant sous l’abîme pernicieux de la nuit et du chaos, et pérorais les instants de ma vie finissante avec un zèle si ardent qu’il me semblait avoir dépéri, l’avoir vécu. Malgré quelque tristesse incommensurable, mêlé aux larmes qui perlaient à mes paupières, incessamment ; à mesure que ce récit qui m’était dépouillé de toute vitalité filait mon esprit malhabile et confus ; je ne pouvais me résigner à une mort incidemment allouée, qui déroge à une vie toujours frénétique, sans qu’on prévît sa fin impétueuse, violente, qu’on pût baiser mes mains encore chaudes avant ce dessein prédestiné, et concéder à ma conscience la force inextinguible de m’élever au nouveau monde. Aussi, je serais mort, abattu par un de ces engins étranges qui sourdent à des vitesses immodérées… Pas cette mort-là, qui rendrait misérable ma sépulture bénite. Celle qui ronge et qui déprave, comme un poison : je me sentais torturé par le temps, par un cauchemar dans lequel j’étais plongé depuis la naissance, qui me saisissait de panique. Si bien qu’en fait, j’en avais fait mon ennemi inéluctable, un démon qui me dérobait les traits de mon pur visage. J’avais l’enfer à mes trousses…
Aussitôt, j’immergeais dans mes pensées, ma destiné dont la route serpentante - par une science qui m’était infuse - naissait dans mon esprit, s’achevait aux montagnes graveleuses et difformes auxquelles conspire le ciel marbré des dieux, d’anges delphiques…
Alité, j’aperçus des murs blanc qui m’inspirèrent l’image d’un hôpital, et mon lit qui aspirait à la même couleur blanchâtre, lactescente. La fragrance d’une fleur déposée au chevet le matin, dont la senteur commençait à se dissiper, réveilla mes facultés olfactives, me fit frétiller. La plante fléchissait, ternissait parce qu’on avait oublié l’eau. Je pris un verre, tendis une main étique et décatie par un siècle d’existence, et résolu à ne demander l’aide d’aucune des charmantes secrétaires qui m’était disposées pour que je busse sans un des gestes douloureux et lancinants qu’il me faudrait entreprendre. Mais je ne pressentis dans cet effort rien qui pût m’affliger. On avait ordonnancé ce remède fallacieux qui soustrait à toutes les sensations, qui ne guérit pas. Aussi je ne connaissais pas la souffrance. Je palpais le vide.
Comme je mourrais, ces dames cessèrent les litanies réconfortantes et incertaines qui m’offensaient, car en voulant me subjuguer, elles rappelaient a mes sentiments un moment fatidique, lorsque mon cœur farouche déserterait le corps buriné, terni, décati, qui m’était inconnu, pour n’être fidèle qu’au voyage divin et céleste du demi-dieu dont j’incarnerais l’entité archangélique, tandis que ce corps qui n’a pas trouvé la convalescence aurait exhalé les odeurs méphitiques de décomposition desquels on n’ose s’approcher, dans une perspective semblable à celle d’un monstre.
“La morphine je crois!”
La nuit tomba si vite que bientôt je me trouvais dans le noir, dans un petit vestibule où je devais finir mes jours. Je ne pouvais me décider à m’endormir, en pensant que tout à l’heure il me faudrait m’éveiller dans cet univers vaporeux et ineffable particulier à ce que les ecclésiastiques avait l’habitude d’incanter. Des élucubrations qui - pour moi - exerçaient sur mes sentiments une affreuse consolation. Bientôt, la teinte sibylline du ciel jaunissant en étoiles allait se morfondre dans la nuée. Je me sentis transporté au faîte de ce ciel léthargique, jusqu’aux constellations nectaréennes et les galaxies nébuleuses de l’univers, comme si des souvenirs de mon enfance rêveuse et affable, réminiscences heureuses et juvéniles, affichait sur chacun de ces astres les vicissitudes d’une vie puérile.
Soudain, je pris un air qui parut suspicieux, presque ingénu. Dans la nuit noire, atrabile, dénuée des tendresses nitescentes et claires du soleil rutilant, une voix dans ma conscience murmurait, dans un crépitement qui me fit pâlir de fureur:
“C’est fini…”
Les yeux écarquillés, je vis l’ombre d’un homme qui me sembla, par son attitude désolante, la silhouette d’une personne abattue par un certain remord, tandis que, dans le désir profond et obscure que je l’aidasse, il me prit la main, la pressura (massant si bien qu’il suffit a me désennuyer ). Depuis un moment, l’homme réitérait une même phrase, avec un ton implorant qui se mêlait à une sorte de négation. J’exhalais un soupir qui semblait devoir être le dernier, le temps de l’entendre récrier un ” PAPA!” illusoire dont le son se décomposait, déformé en une voix rauque et futile qui m’assourdissait:
“NON!”
Je divaguais, mon esprit abatardi vacillait dans un monde qui m’apparaissait tout de suite plus éclairé. Il y eut un craquement sourd, et je compris que tout étais fini, qu’on m’arrachait à ine vie mondaine et désormais perdue. Je me noyais dans une flaque d’obscurité, dans un flot de plaintes où je laissait vaguer mes yeux révulsés vers ces plaines dévastées des obus de la mort.